Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Ah, sacrée humilité !
22 dimanche du temps ordinaire année C
 
Un curé de campagne me disait un jour : « Mon Père vous savez, cet évangile, je ne l’aime pas ! Mes paroissiens l’ont tellement médité, ils le connaissent tellement bien qu’il n’y a pas moyen de les faire s’installer dans les premiers bancs au début de la messe. J’ai beau leur dire qu’aucun grand personnage n’est annoncé, en dehors du Seigneur qui sera présent à l’autel, ni même un inconnu qui serait plus important qu’eux qui leur ferait honte à leur prendre la place… pas moyen de les faire bouger ! Si, une fois, me dit-il d’un air malicieux. J’ai annoncé qu’on était en train de traiter les dix derniers bancs du fond contre les termites… il y eut alors un mouvement spontané. Mais, cela n’a marché qu’une fois. Et vous en ville, comment cela se passe-t-il ?
Eh bien chez nous, c’est presque pareil. La plupart de nos fidèles sont d’une telle humilité que, pour ne pas y manquer, ils arrivent consciencieusement en retard au risque de rester debout toute la messe ! Décidément il n’y a pas de solution. Mais peut-être que l’Evangile pourrait nous éclairer. Car il aborde très explicitement aujourd’hui le thème de l’humilité.
L’humilité a toujours été placée dans la prédication chrétienne parmi les plus grandes vertus. Saint Jérôme ne voyait-il pas en elle le « fondement de l’édifice spirituel » ? Saint Grégoire le Grand la nommait « racine, maîtresse et mère des vertus » ou encore saint Bernard : « la gardienne de toutes les vertus ». Et puis toute vie chrétienne n’est-elle pas invitation à imiter le Maître, Jésus Christ « doux et humble de cœur » ? Cependant il faut bien le reconnaitre, l’humilité a mauvaise presse aujourd’hui.
Et pourtant, si les scientifiques n’ont absolument rien à dire sur le sujet – je ne connais pas d’expert en la matière - l’humilité est une vertu capitale. Elle répond finalement à la quête intime de tout homme, de son identité et de sa place dans le monde.
C’est elle qui nous fait interroger et reconnaitre tout d’abord le mystère de notre origine personnelle. Le mystère d’un don qui dépasse absolument la donation mutuelle de nos parents. De l’argile, de la matière brute que l’amour d’un potier a façonnée à son image et ressemblance, nous faisant ainsi, tous et chacun, un peu moindre qu’un dieu ! Le plus noble s’associait au plus grossier !
Et puis dans les déboires de la vie, au travers de l’expérience du mal et de l’horreur, de l’échec et même du désespoir, c’est encore l’humilité qui nous fait accueillir le Christ et cet admirable échange où Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit sauvé et divinisé !
C’est pourquoi l’humilité est la première vertu de l’homme, car elle vient de cet humus (humilité vient de là) dont nous sommes faits. Et loin de nous humilier, elle est au contraire le terreau de la première estime de soi. Pas de construction de soi sans les fondations de l’humilité. Pas de croissance, de progression, certains diraient d’épanouissement personnel, sans cet humus. Saint François de Sales exhortait ainsi sa Philothée découragée dans sa vie spirituelle : « Fleurissez, Madame, là où le Bon Dieu vous a plantée ». Et pas d’amour du prochain non plus sans ce premier amour, l’amour de soi, tel que le commande le Seigneur.
En ce sens l’humilité n’a rien d’une vertu triste. D’une vertu de l’abattement, de la tête penchée à raser les murs, vertu de la mésestime de soi ou de la repentance permanente ! Non. Au contraire, elle est le terreau de l’enthousiasme, cette bonne terre qui désire d’un grand désir être fécondée par la grâce divine. Elle indique d’ailleurs à l’homme sa vocation d’aventurier, de grimpeur pour atteindre la gloire de Dieu.
Si elle nous place en vérité devant nous-mêmes, elle ne nous humilie pas. Mais elle nous aide certainement à bien prendre les humiliations. Car elle comprend en elle-même une grandeur d’âme qui ne demande qu’à grandir !
L’humble reconnait la dignité de l’homme. Il a conscience de sa valeur personnelle. Mais plus encore, il considère son néant de créature devant son Créateur. Il réalise la distance infinie qui le sépare de la gloire de Dieu. Et comme la terre attend tout du ciel, il comprend que tout ce qu’il est et fait de bien vient de Dieu et non point de son mérite. C’est une vertu proprement religieuse qui ne saisit son vrai sens que par rapport à Dieu. D’où le sentiment de profonde reconnaissance et de joie qui nait de l’humilité.
Donc pas de meilleur antidote contre l’orgueil. Vous savez, l’orgueil, ce mauvais pli démoniaque attrapé à la faute originelle qui nous pousse toujours à nous prendre pour Dieu et à nous passer de lui.
Ainsi l’humilité nous fait avancer patiemment dans l’union à Jésus. Et singulièrement grâce à la prière, humble. Elle nous fait mendiants de Dieu. Comprenons qu’elle nous retient souvent de nous comparer aux autres, d’entrer en concurrence jalouse, que dis-je, en compétition ! Comme si nous avions tous, les mêmes talents et qu’il n’y avait qu’une place sur le podium du paradis !
C’est elle qui nous garde de juger nos frères dans leur personne tout entière, alors que leurs actes pourraient être tout à fait condamnables et condamnés. L’humble de cœur perçoit le mystère de tout être, que seul Dieu peut juger et condamner, comme il le fera au dernier jour, en toute justice.
Sans humilité, frères et sœurs, comment accueillir la foi qui nous fait avoir une confiance totale en notre Dieu sauveur ? Sans humilité, comment espérer contre toute espérance et désirer jusqu’au bout tout ce que Dieu a promis en mourant sur la Croix, c’est-à-dire le bonheur sans fin ? Et comment aimer frères et sœurs ? Comment aimer encore, jusqu’au bout, fidèlement… sans l’humilité qui nous presse à travers nos limites et nos défaillances parfois gravissimes à pardonner et à demander pardon ? Vous l’avez compris mes amis, sans humilité on ne peut connaître la miséricorde de Dieu. Et un monde sans humilité, c’est le début de l’enfer.
Alors tournons-nous vers la Vierge Marie, l’humble servante du Seigneur. Et contemplant ce chef d’œuvre accompli de grâce et d’humilité, reprenons de bon cœur notre juste place au pied du Seigneur. Etre ce que Dieu veut. Et le désirer. Et le devenir en accueillant sa grâce, comme Marie. Maintenant, ne manquons pas de patience. Et nous comprendrons alors que tout est grâce, même l’effort pour arriver à l’heure à la messe !

fr. Antoine-Marie Berthaud, op


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