Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

D’un Royaume à l’autre

Solennité du Christ-Roi

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., dimanche 20 novembre 2016, année C

« Jésus, reviens ! Tu le vois, sans toi, rien ne va. Nos politiques déçoivent, ils tournent comme des girouettes, ils se noient dans la technique, ils oublient l’essentiel, mentent et trichent. Si encore ils étaient des dictateurs, s’ils étaient corrompus, nous saurions les renverser. Mais non ! Ils sont terriblement normaux, ils suivent la vague. Le problème est que la vague, c’est nous. Nos politiques déçoivent mais ils sont le miroir de ce que nous sommes devenus, une terre chrétienne qui a perdu son sel. Jésus, reviens ! Règne à leur place, consens à rétablir de la hauteur ! La grandeur de la France, venue du ciel ! »

Supposons que le Christ, lassé de nous entendre ainsi couiner, s’exécute. Le voici parmi nous, candidat à la royauté. Même native et de droit divin, toute royauté requiert l’acclamation populaire. À peine arrivé, il soulève autant d’espérance que de colère. Le ton monte, déjà on s’étripe, même ses partisans commencent à lui demander tout et son contraire. Le voici à la télévision, réduit à ânonner quelques éléments de langage, les formules-chocs de sa campagne. Le voici bombardé de questions, sans cesse interrompu par les journalistes, tant l’impolitesse, elle, règne sans partage et sans alternance politique. Le voici surtout pressé d’avouer avec quel parti il compte s’allier pour l’emporter. Lamentable perspective, n’est-ce pas ?

Pourtant c’est ainsi que le retour terrestre du Christ se passerait, version contemporaine de la question des Apôtres après la résurrection, la question des cancres : « Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Actes 1, 6). Le Christ règne au ciel mais nous le préférons sur terre. Telle est notre erreur politique, de tous les temps. Pourtant l’Écriture nous en instruit, écoutons-la.

« En ces jours-là, il n’y avait pas de roi en Israël », raconte le livre de Samuel (9-10). Mais Israël veut un roi, pour devenir comme les autres nations. Dieu dit à Samuel qu’il désapprouve ce projet. Un roi entre Dieu et son peuple deviendra le concurrent de Dieu. C’est ce qui s’est passé, en Israël, puis à travers les âges. Dieu ne voulait pas, Israël a insisté, Dieu a concédé. Il a accordé l’onction à Saül des mains de Samuel. Il cède toujours, c’est son amour de Père.

Que s’est-il passé ? Saül est devenu paranoïaque et consulteur de nécromanciennes ; David, le psalmiste inspiré, a fait tuer son rival amoureux puis a vieilli dans une luxure de satrape ; Salomon, le grand, le sage, est retombé dans l’idolâtrie polythéiste. Ce sont pourtant les meilleurs de la liste. Leurs petits défauts, même sanglants, ne sont rien en regard de l’essentiel, annoncé par Dieu : le roi terrestre devient une idole, il fait oublier le ciel. De plus, tout roi, quelle que soit sa couronne, sait que Dieu est pour lui un ultime rival.

Comme disait naguère Étienne Gilson, « Comment s’étonner, après cela, que tout César traite Dieu en suspect, ou même en adversaire ? Nous ne l’avons porté sur le trône que pour que Dieu ne règne plus sur nous. Qu’il se nomme le Roi, la République, le Parlement ou la Classe, César n’oubliera jamais quels pouvoirs il tient de son origine et ne se fera jamais faute de les exercer. Le premier de ces pouvoirs, c’est celui de nous réduire en esclavage (…). Cela ne serait rien. Lorsque c’est pour remplacer Dieu que l’on met un roi sur le trône, ce n’est pas seulement un chef politique que l’on se donne, c’est aussi bien un chef religieux, ou qui va tendre irrésistiblement à le devenir ». [ Revue Sept, « Quand Israël demande un roi » n°35, 16 octobre 1934.]

Ainsi parlait Gilson en 1934[1]. Pour ce qui est de chefs d’État devenus chefs religieux, nous y sommes, presque autant en terre de laïcité que dans n’importe quel pays pourvu d’une religion d’État.

Où est l’erreur des Apôtres et ensuite la nôtre ? Elle tient dans ce verset du Psaume 145 : « Ne comptez pas sur les puissants, des fils d’homme qui ne peuvent sauver ! » À nos politiques, nous demandons le salut, à tort ; au Christ-Roi, nous risquons de demander un régime politique idéal, à tort aussi. Cette inversion des rôles nous intrigue.

Oui, le Christ règne, mais à sa manière, non à la nôtre. Il règne comme Sauveur. Son domaine est celui de la restitution de notre identité, oui, mais d’enfants du Père, de baptisés, rachetés du péché, conduits à la gloire du ciel. Sa grâce s’étend à tout ce qui nous apporte le salut, le spirituel et l’humain ensemble, et donc le moral et le politique, si l’on veut, mais sous le rapport du salut. La royauté du Christ pulvérise ce que nos passions politiques ont de collé à la terre. Notre société idéale est dans l’éternité. Elle se prépare maintenant, la cité céleste est commencée, mais ne sera pas consommée ici. Notre finalité, personnelle et collective, est celle d’une autre société que le bien commun politique. Elle est la communion des saints, dans l’Église. La seule chrétienté, c’est l’Église. Tout le reste oscille entre copie de chrétienté et concurrence. L’Église, pour cette raison, est l’ultime rivale de tous les royaumes, parce qu’elle échappe aux puissants de ce monde. Elle enjambe les nations, elle échappe à leurs mots d’ordre, ses principes jugent les leurs. Puissent les chrétiens s’en souvenir et rester libres, fiers d’être fils de l’Église plutôt qu’esclaves des puissants, pour le royaume du Christ !

Osons nous l’avouer, comme tout débat politique, le nôtre fut décevant : voilà le Christ incarné mais rentré au ciel. Il n’a pas voulu régner sur nous ici-bas. Nous restons désemparés. Que faire, s’il ne se charge pas de nous conduire ? C’est pourtant simple : nous conduire nous-mêmes. La politique est œuvre humaine. Dieu n’aime pas la théocratie. Il respecte trop notre capacité d’initiative. Son gouvernement consiste à nous donner de nous gouverner nous-mêmes. Sa grâce est de nous restituer à notre part de nature. Toute la question est alors de déterminer à quelle fin et avec quels moyens. La seule politique humaine agréée par Dieu est celle qui se souvient qu’une autre politique, plus haute, requiert le meilleur de nous-mêmes, tant personnellement que collectivement.

Une autre cité, oui : l’État ne saurait y obliger, ni l’interdire, mais il doit tout faire pour la permettre. Ne lui en demandons pas davantage, il risquerait de s’y prendre mal, mais exigeons de lui d’être la cause dispositive d’une autre dimension que de lui-même. Le supplément d’âme, à moins que c’en soit plutôt le fondement, c’est à l’Église qu’il faut le demander et non à l’État.

Quiconque dénigre l’Église finit par se prosterner devant l’État. Quiconque aime l’Église du Christ respecte l’État et cherche à le servir, sans tout lui donner. L’Église du Christ sauve, l’État assure le bien commun. C’est toute la différence.

Notre vie est mélangée de cité céleste, tout ce qui appartient déjà à Dieu, et de cité terrestre, tout ce qui lui est étranger. Trop de passion politique nous fait oublier le salut, parce qu’elle est une charité de substitution. Ne nous trompons pas de cité.


[1] Revue Sept, « Quand Israël demande un roi » n°35, 16 octobre 1934.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, o.p.


Connexion | Plan du site | ©2013 Dominicains de Bordeaux