Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Rencontrer le Ressuscité

(Homélie du frère Benoît-Marie Simon, le dimanche 11 avril 2010, octave de Pâques)

 

Voilà une semaine, déjà, que nous avons veillé pour chanter : le Christ est ressuscité. Mais, sincèrement, on ne peut pas dire que cela a provoqué un grand choc en nous. Pourtant, et cet évangile nous le rappelle, les apôtres, eux, ont eu bien du mal à y croire, ils ont dû, comme Thomas, le toucher, le voir. Mais alors ils sont tombés à genoux, le cœur tout brûlant… bref ils ont été foudroyés, transpercés, transformés.

Si nous acceptons si tranquillement cette vérité, c’est peut-être parce que nous ne la comprenons pas vraiment. Du coup, il ne faut pas trop s’étonner si elle ne nous bouleverse pas plus que ça. Certes, elle nous donne une assurance : puisque nous aussi nous ressusciterons, nous n’avons pas à craindre la mort. Mais cela c’est pour plus tard, et, en attendant, concrètement, est-ce que cela change grand-chose, au quotidien ?

Dans la mesure où, plus ou moins consciemment, on imagine l’incarnation comme une sorte de transformation qui fait du Verbe un homme, on imaginera, sans trop de difficulté, qu’à la résurrection il redevient Dieu. Mais, ne confondons pas nos imaginations et la réalité que contemplent ceux qui adorent Dieu en « esprit et vérité ». Et Dieu est immuable, parfait, éternel, transcendant. Il ne devient pas autre chose que ce qu’Il est depuis toujours : Il est "Celui qui est". De grâce, n’imaginons pas la venue du Christ sur la terre, comme si Dieu avait voulu faire l’expérience de la vie humaine, après quoi il retournerait au ciel "enrichi" de cette expérience ! Quelle expérience pourrait apprendre quelque chose à Dieu ?

En vérité, la foi catholique nous oblige à croire que, lorsque le Christ était sur la terre, il était, en même temps, Dieu, au sein de la Trinité, un avec le Père et le Saint-Esprit, exactement de la même façon qu’avant son incarnation, sans diminution ni changement. Mais, la même foi nous demande de croire, qu’actuellement et pour toujours, le Christ est autant homme, aussi vraiment homme, que lorsqu’il marchait sur les routes de Galilée. Alors la vraie question est : cette humanité du Christ, puisqu’elle est vivante, où est-elle ?

On le sait, il est « assis à la droite du Père ». Mais, avant de monter au ciel, il a promis d’être avec nous jusqu’à la fin des temps.

Et si c’était cela, précisément, qu’il est difficile de croire : la présence mystérieuse, mais réelle et concrète, du Christ dans son humanité au milieu de nous, maintenant ? Lorsque le ressuscité dit à Thomas : « parce que tu m’as vu, tu as cru, heureux ceux qui croiront sans avoir vu », il ne veut pas dire que nous ne devons pas chercher des preuves du fait de sa résurrection. D’ailleurs, c’est aussi pour nous convaincre que le Christ invite Thomas à vérifier que c’est bien lui ; car, après tout, il n’est pas nécessaire que nous soyons le témoin direct d’un événement pour être sûrs de sa réalité, il suffit que ceux qui ont vu soient des témoins crédibles. Je le répète, nous avons besoin de preuves. Comment jouer réellement sa vie sur une parole, sans être absolument sûr de sa vérité ? Ceux qui s’imaginent n’avoir pas besoin de preuve, en fait, ne suivent pas le Christ que les apôtres ont touché. Ils imaginent un Christ et un Dieu, à leur idée, qui les confortent dans ce en quoi ils ont envie de croire. Ils vivent, non pas de foi, mais d’un sentiment religieux, dans lequel chacun met un petit peu ce qu’il veut.

Reste que ces preuves ne concernent que le fait de la résurrection ; parce que la présence non sensible du Christ ressuscité au milieu de nous, on ne peut ni l’imaginer, ni même l’atteindre par des raisonnements, mais seulement par la foi, grâce à laquelle l’âme peut saisir ce que « l’œil ne voit pas… ». Alors oui, heureux, ceux qui croient en cette présence, sans avoir eu besoin, comme l’apôtre Thomas, de toucher auparavant le corps vivant du ressuscité. Mais, comme tout cela risque de paraître abstrait, inaccessible ! Il est plus facile de se raccrocher à ce qui est visible : l’Eglise, les autres, l’apostolat… en se disant, qu’après tout, le Christ y est présent. Ce n’est pas faux. Mais lorsqu’on est amoureux du Christ, comme l’étaient les apôtres, on ne saurait confondre son visage avec aucun autre. Et, en vérité, rien ne saurait le remplacer, ni consoler de son absence.

Seuls ceux qui sont amoureux du Christ comprendront cela, car, pour eux, Jésus n’est pas seulement un modèle ou un sage dont on suit les enseignements, mais qui ne vient pas bouleverser notre vie.

Les apôtres étaient amoureux du Christ, parce que Jésus de Nazareth est cet être unique et qu’il leur montrait le Père ; et ils vivaient de cet amour. Alors, ils ont tout quitté pour le suivre, lui et non pas un programme. Et puis, ils ont du apprendre à être avec lui, sans le voir ni le toucher. Il leur a fallu découvrir, qu’au fond, cela ne changeait rien et même que leur intimité avec lui devenait parfaite, céleste et, par conséquent, éternelle. Ainsi sont-ils entrés, enfin, dans la paix que rien ni personne ne peut enlever, selon les paroles de saint Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Christ… Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm, 8 31 ss.). A ce moment là, ils peuvent chanter la victoire de Pâques en vérité.

 

Et nous ? Eh bien, ce que nous constatons avec stupeur, depuis le matin de Pâques, c’est que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, cette histoire continue. Il y a toujours eu, un peu partout dans le monde, des personnes qui, comme les apôtres, sont amoureuses du Christ, même s’ils ne le connaissent que dans la foi ; car, de toute façon, dit saint Paul : « si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant ce n’est plus ainsi que nous le connaissons » (2 Co 5, 16). Saint Paul, justement, ne faisait pas partie des douze, et pourtant il pouvait dire : « pour moi, vivre c’est le Christ ». Et puis, après lui, il y a tous ceux qui, comme les apôtres, quittent tout, pour s’enfermer par exemple dans le silence absolu de la chartreuse, ou ailleurs, ou même restent cachés au milieu du bruit. Certains prennent un visage connu, ce sont les saints canonisés. Demandez leur ce qui les fait vivre. Tous ils vous répéteront la même chose, comme Mère Teresa dans son Testament, dont je vous relis quelques lignes :

« Je m'inquiète de ce que certains d'entre vous n'aient pas encore vraiment rencontré Jésus - seul à seul - vous et Jésus seu­lement. Nous pouvons certes pas­ser du temps à la chapelle, mais avez-vous perçu - avec les yeux de l'âme - avec quel amour il vous regarde ? Avez-vous vraiment fait connaissance avec Jé­sus vivant, non à partir de livres mais pour l'avoir hébergé dans votre cœur ? Avez-vous entendu ses mots d'amour ? N'abandon­nez jamais ce contact intime et quotidien avec Jésus comme per­sonne réelle vivante, et non pas comme pure idée. Comment pourrions-nous passer un seul jour sans écouter Jésus dire "Je t'aime"... C'est impossible ! Sinon, la prière meurt et la méditation dégénère en simple réflexion. Jésus veut que chacun de nous l'écoute, lui qui vous parle dans le silence du cœur ».

Ne l’oubliez pas, frères et sœurs, le Christ ne s’est pas contenté de nous donner sa pensée à étudier, dans un livre qu’il aurait écrit lui-même ; il veut que l’Eglise prêche pour amener les âmes à le rencontrer, lui, le ressuscité. Voilà donc ce que nous annonçons aujourd’hui, et que le monde ne peut comprendre : le Christ est vivant et il cherche à attirer à Lui chacun d’entre nous, selon les paroles de l’apocalypse : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3, 20).

 

Et c’est ce qui se passe, aujourd’hui, pour Cédric, et nous en sommes témoins. La preuve, Cédric demande le baptême et il désire s’ouvrir à une vie nouvelle. Rassurez-vous, Dieu n’a pas attendu que Cédric ait ce désir pour le ramener vers Lui de toutes ses forces. Mais Dieu avait besoin que Cédric veuille bien se laisser baptiser, c’est-à-dire immerger dans Son amour, pour l’embrasser et le sauver. Il avait besoin que Cédric demande librement et consciemment à être pardonné pour pouvoir lui donner son pardon qui est naissance à la vraie joie, la joie parfaite qui n’a pas de fin. Et c’est une très grande fête, au Ciel et, ici, sur terre.

fr. Benoît-Marie Simon, op


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