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Il y eut un songe, il y eut un réveil… et ça change tout ! 

Avent dimanche - Fr. Hugues-François Rovarino, dominicain

 1. Il y eut un songe, il y eut un réveil… Cela changerait-il tout ? Encore un matin, alors que peu à peu le sommeil de saint Joseph se dissipe, un reste demeure, quelque chose qui ne passe pas. Est-ce un souvenir ? Est-ce une illusion ? Est-ce une parole échappée au loin et portée par les airs, peut-être déformée au long de son voyage ? Il y eut un songe, il y eut un réveil… De quoi pouvait-il être question dans les heures nocturnes ? Au creux de la mémoire, qu’en reste-t-il encore ?

-  Faut-il imaginer Joseph de Nazareth s’interrogeant ainsi ? Fresques, icônes, tableaux évoquent à l’envi ce mystère du songe de Joseph, rapporté par l’Evangile. L’homme sage songeant au bord de son sommeil ; Marie de Nazareth, malgré elle héroïne, et citée comme un signe ; l’Emmanuel-Sauveur annoncé de façon surprenante. Il y a des nuits plus tranquilles que celle-ci, jadis.

2. Cependant, deux millénaires après, aujourd’hui, avons-nous le droit de prendre le temps, de savourer le mystère dont nous voici témoins, alors que les peuples se tuent, ou fuient, courant sur la terre ronde ; que la croûte terrestre se déchire et se casse, que le climat même se trouble ? En effet, Caïn martyrise toujours plus Abel ; Hérode tue encore des nouveau-nés ; la vie de toute personne n’est plus comprise comme immortelle, ni allant de sa conception à sa mort naturelle ; la charité semble vaciller provoquée par une misère trop vive ; et la déception étouffe la vie sociale ?

Est-il encore temps de regarder Joseph à son lever ? Est-ce justice ? N’y a-t-il pas mieux à faire, si l’on est homme ?

Et, celui qui est la raison du songe de Joseph : Jésus, l’Emmanuel, n’est-il pas devenu un prétexte ; un prétexte au commerce : nos rues ne ressemblent-elles pas à un immense serpent, ondulant, vif argent liquide, entre des magasins, entrant dans un commerce, puis dans un autre, entre deux rires, entre l’insouciance voulue et la superficialité acquise… Et son stress !

Alors, à côté de cela, le songe de Joseph ne ferait-il pas pâle figure ? Serait-il adapté ? Qu’a-t-il à murmurer encore à notre cœur ? Un message absolu ? Mais cela peut-il encore être audible ? Par qui ? … Et si d’aventure, une page se tournait ! Les songes ne sont-ils pas destinés aux poètes ?

Si nous l’admettons, alors, lucides résignés, sceptiques réalistes, unissez-vous !

3. L’heureuse annonce qui nous fait nous préparer à célébrer Noël, comme si notre vie en dépendait – ce qui évidemment est vrai -, ce qui frappa la mémoire nocturne du Juste Joseph, ce qui pouvait se permettre de chambouler ses nuits et sa vie, se heurte à une difficulté contemporaine…

Beaucoup en effet, y compris parmi ceux que nous côtoyons, voire parfois certaines zones de nous-mêmes, pourraient avoir un fond de scepticisme, une résistance d’incrédule ; et beaucoup pourraient se retrouver dans ces lignes : « Je suis devenu celui que j'avais peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique - même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n'est pas le mensonge mais la certitude. » (Le royaume, Emmanuel Carrère). Terrible !

Le sceptique incertain, qui vit cela sans le théoriser certes, mais qui concrètement l’impose, de quelle société peut-il être moteur ? Au nom de quoi ou de qui se priver et offrir à d’autres d’espérer ? Il pourrait même se dire : pourquoi se lever après les songes de la nuit ? Pour entendre les malheurs du temps ? ou s’en distraire ? - La belle affaire !  

                Comment pourrait-il tout miser sur Dieu comme le fait Joseph ? Ne lui semblera-t-il pas plus normal de faire comme tout le monde et d’osciller parmi la foule qui encombre les rues aux veilles de Noël ? L’homme diminué, l’homme à demi lui-même, dont la seule certitude serait l’hésitation, n’est-il pas à lui-même une entrave. L’interrogation ou la révolte ne sont-elles pas le challenge triste de toute sa vie ? 

4. Or, c’est sûrement cet homme cuirassé d’incertitude, qui ne pourra être saisi que par un songe, comme le fut Joseph ; le songe radical qui, à l’heure de Dieu, saisit celui qui est confronté à l’insaisissable, au mystère. Comme Joseph à l’annonce inattendue de Marie enceinte et cependant promise à lui, celle dont il est sûr, et dont le mystère lui échappe. 

                Car le songe divin va aller au profond de sa nuit. C’est cet homme devenu vulnérable au Seigneur seul qui sera saisi ; que Dieu seul pourra retourner. Ce n’est pas chose facile ; et le songe peut s’avérer violent. Violent comme une prophétie proclamée pour pénétrer au cœur et pour qu’une vie change.

Saint Joseph est un doux ; du moins l’imagine-t-on depuis longtemps ainsi. Doux voire taciturne ; on a depuis toujours associé son mutisme à une humilité discrète… Mais avait-on raison ? Si Dieu vit en lui un Juste, qualificatif premier en Israël, n’était-ce pas en raison de sa force d’âme et  de son caractère. Il allait recevoir une mission incomparable avec des choix à faire, une prudence à exercer.

5. Il y eut un songe, il y eut un réveil… et cela change tout ! L’humble songeur est aujourd’hui notre lumière. Faisons comme lui. Sachons écouter les songes venus de Dieu. Acceptons d’être vulnérables à Dieu. Accueillons chez nous Marie et Celui qu’elle porte pour nous, le Seigneur.

Demandons aussi à Joseph de restaurer en notre société le courage, la sagesse ; et en nos cœurs l’espérance chrétienne. Nous allons en avoir besoin… Déjà il en faudra pour discerner l’enfant-Dieu de la crèche – saint Joseph n’en reçut-il pas la grâce ? – Il en faudra toujours pour faire au Sauveur toute sa place dans notre vie et dans nos choix.

fr. Hugues-François Rovarino, op


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