Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

« Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait »

19 mars 2017 – Mt 5, 38-48

 

Parfaits ! Être parfaits ! Soyez parfaits ! Voilà un évangile qui sonne difficilement à nos oreilles. De nos jours, toute personne qui se prétend parfaite est immédiatement soupçonnée. On la soupçonne de mensonge, d’hypocrisie, de dissimulation. Finalement, c’est l’idée même de perfection que l’on suspecte. Alors, d’un air entendu, on déclare : « Je ne suis pas parfait » ; « la perfection n’est pas de ce monde », comme si l’on devait se sentir bien ensemble, dans cette imperfection partagée. A la limite, c’est l’imperfection qui rassure. D’ailleurs, on réservera le mot parfait là où il ne risque rien : un crime parfait ou un parfait idiot. Parfaite imperfection.

 

Pourtant, l’évangile insiste. Tous les saints insistent aussi sur cette perfection. Sainte Thérèse d’Avila a écrit un livre qui s’intitule : « Le chemin de la perfection ». Le thème est très présent chez les saints. Oui, justement, dira-t-on, ce sont des saints et « nous ne sommes pas des saints ». Voilà donc la sainteté qui subit le même sort que la perfection. Se résigner à ne pas être parfait revient à consentir à ne jamais être saint.

 

Tant d’échecs, tant d’oppositions à l’évangile, signalent une incompréhension. Hors, ce n’est pas possible que, d’une part, Dieu demande la perfection, la sainteté et que, d’autre part, nous en restions là. Comme si la sainteté, la perfection, étaient des belles idées, une illusion vite perdue, qu’il serait même nécessaire de perdre.

 

Dans notre évangile, l’appel à la perfection n’est pas une parole abstraite. Elle vient conclure des exemples très concrets qui portent sur la charité fraternelle. Jésus commence par rappeler la Loi : « Œil pour œil ; dents pour dents ». Voilà la stricte justice. Ce n’est pas rien car elle a été enseignée par Dieu. Mais Jésus augmente l’exigence et passe à une mesure beaucoup plus grande : tendre la joue à celui qui m’a déjà frappé ; donner à celui qui m’a déjà volé ; et encore donner à celui qui m’a déjà tant demandé ; et, enfin, le comble : aimer ses ennemis.

 

On est bien dans la démesure. Pourquoi Dieu fait-il ainsi éclater le cadre de la justice pour nous emporter dans d’étranges comportements ? La réponse est simple : parce que Dieu a fait cela pour moi. Comprenons bien. Le violent, le voleur, l’ennemi, c’est d’abord moi, au moins dans un aspect de ma vie. Nous avons commencé cette messe en nous reconnaissant pécheur. Mais être pécheur, c’est être ennemi de Dieu. Alors, tout s’inverse. Celui qui tend la joue quand le péché le frappe, c’est d’abord Jésus. Celui qui a tant aimé le monde, oui le monde, malgré son péché, et, pour ainsi dire, en regardant ce péché en face, c’est-à-dire, la haine de Dieu, c’est encore Jésus, qui s’est fait notre prochain alors que nous étions à distance, et même dans une séparation définitive. Alors, quand Jésus nous demande d’aimer nos ennemis. Ne commençons pas par cette fausse question : est-ce que j’ai des ennemis ? Mais plutôt par celle-là : j’ai été, je suis encore, un peu, ennemi.

 

Alors, vous imaginez Jésus en train de dire, comme nous disions au début, dans cette triste « communion des imparfaits » : « ne m’en demandez pas trop ; la perfection n’est pas de monde ; rien n’est parfait. Que les pécheurs restent dans leur péché. » Si Jésus avait pensé cela, c’est tout le christianisme qui s’effondrerait, parce que c’est la charité qui disparaîtrait. Dieu ne demande pas n’importe quelle perfection. Il demande la perfection de la charité. Soyez parfaits, oui ; mais comme Dieu est parfait et même, plus précisément, comme « votre Père » est parfait. Ce n’est donc pas une perfection lointaine, utopique. Mais la perfection de notre Père, d’un Père qui a envoyé son Fils, et donc une perfection en famille, une perfection proche, aussi proche qu’un père ou une mère avec ses enfants. Nous faisons partie de la perfection familiale de la Sainte Trinité.

 

Encore mieux : puisque c’est d’abord Jésus qui a vécu cette perfection ; puisque c’est le Père qui est la mesure de cette perfection ; alors cela signifie que Dieu ne nous demande pas quelque chose d’impossible. Tout repose d’abord sur son don à lui. Dieu ne nous demande pas d’être parfaits à la force du poignet, ou de notre intelligence, ou de notre volonté, ni même de notre spiritualité. Dieu nous demande d’abord cette perfection d’accueillir son don, selon un des plus beaux mots du christianisme : la grâce. Notre perfection chrétienne est d’abord un moment de grâce. L’Esprit du Père de Jésus est en nous. Vous pensez ne pas être parfaits ? Pourtant, chaque fois que vous accueillez la grâce de Dieu, vous êtes parfaits. Chaque fois que vous recevez le Corps du Christ, vous êtes parfaits. Et de cette perfection, on ne doit pas en rougir ni en avoir peur, ni s’en vanter, car elle ne vient pas d’abord de nous mais de Dieu.

 

La perfection chrétienne est alors la perfection de l’amour. Souvenez-vous de la petite Thérèse qui découvre sa vocation : au cœur de l’Église, je serai l’amour et ainsi je serai tout. Toutes les vertus prennent alors ici leur coloration. Cette sainteté là ne fait pas de nous un robot effrayant, paré de toutes les vertus. La sainteté donnée par Dieu s’épanouit d’abord en charité et, comble du paradoxe, cet amour-là, il peut même s’accompagner d’imperfections. Oui, nous pouvons être saints, nous pouvons devenir saints, alors même que nous conservons des imperfections. L’imperfection n’est pas toujours un péché. Voilà la démesure de cet amour, d’abord vécue par le Christ. Elle nous fait enfants de Dieu, enfants saints de ce Père saint.

 

Une condition demeure. Cette charité doit se concrétiser. Si nous n’aimons pas notre ennemi, si nous ne prions pas pour ceux qui nous persécutent, Jésus le dit : nous ne sommes pas vraiment les fils du Père ; pire : nous sommes restés des païens, et même pire que des païens. Ne trahissons pas la perfection de Dieu. Nous faisons parfois de la perfection une belle idée, un idéal impossible, non pas par modestie, encore moins par humilité, mais précisément parce que la perfection est possible, si facilement possible dans l’amour du prochain. Dieu, le Père de Jésus, nous a donné les moyens de cette perfection et de cette sainteté, si concrète dans l’amour, l’amour non seulement du prochain mais aussi du plus lointain. Nous avons été lointains. C’est l’amour qui rapproche.

 

Il y a des fausses perfections. Elles sont légions.

 

Quand on aime, on n’est pas loin de la vraie perfection.

fr. Gilbert Narcisse, op


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