Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Du vent dans les voiles
Une Pentecôte comme la première d’entre elles, il n’y en aura plus. Les nôtres n’ont ni autant d’éclat, ni autant d’effets.
La première effusion de l’Esprit fonde l’Église et la prédication des apôtres. Tous priaient en se cachant au Cénacle, avec Marie ; tous sortent et parlent, mais pas Marie. Place aux Apôtres, ceux qui ont reçu le pouvoir sacramentel de construire l’Église. La mission de Marie est de prier avec eux et pour eux.
Il faut reconnaître que nous, nous n’avons droit ni à un violent coup de vent ni, hélas, aux langues de feu pour parler en un instant la langue du public. Sinon, à chaque Pentecôte, tout un chacun maîtriserait une langue de plus. Les catholiques seraient reconnaissables à leur polyglottisme ! Même les Français seraient doués en langues. Il y aurait des plaintes répétées de la société Assimil.
Bref, nos Pentecôtes sont plus modestes, comme le furent nos impressions le jour de notre confirmation. Qu’en reste-t-il ? Pourtant, l’Esprit est là, il agit, en nous et par nous, mais il se rend plus impalpable que jamais. Nous ne voyons que nous, pas lui.
À quoi servent les dons du Saint-Esprit ? Nous avons déjà tout et, à titre principal, les vertus théologales, foi, espérance, charité. Tout repose sur la charité, qui nous fait aimer Dieu et le prochain à raison de Dieu. Les dons du Saint-Esprit, de ce point de vue, n’ajoutent rien. Tout au contraire, ils reposent sur la charité. La charité est la racine des dons du Saint-Esprit. Les dons ne la dépassent ni ne la remplacent. Quiconque serait en état de péché mortel, en flagrant délit de rupture de charité, devrait d’abord la rétablir par la confession, pour bénéficier des dons, ensuite.
Alors, qu’apportent les dons du Saint-Esprit ?
Prenons le texte au mot : du vent.
C’est-à-dire tout et rien. Que fait le vent ? Il fait bouger, il souffle, il enflamme parfois. Voyons ce qu’il en est, cherchons à attraper le vent.
Le vent fait bouger : les choses et les gens. Il ébroue les arbres, il gonfle les voiles, il emporte ce qui est trop léger. Ainsi de nous. Il nous ébroue, trop plantés si nous le sommes, il gonfle « les sept voiles de mon bateau », comme disait un auteur spirituel à propos des sept dons de l’Esprit-Saint. L’Esprit-Saint me sort de moi-même, m’emporte loin, me débarrasse du superflu, de mes feuilles quand elles sont mortes ou bien les fait danser quand elles sont vivantes.
L’Esprit-Saint nous rend prompts. Les dons sont ainsi : ils insufflent une promptitude dans la charité. Intelligence, science, sagesse, force, conseil, piété et crainte de Dieu sont comme autant de perfectionnements apportés à la vie spirituelle. Ils avivent la charité. La promptitude est un mélange de vitesse et d’énergie dans l’obéissance et dans l’exécution. L’apôtre mû par le vent de l’Esprit est vif, il est tout sauf un fêtard qui le dimanche matin aurait mal aux cheveux…
Le vent ne fait pas que faire bouger. Il est souffle et donne du souffle. Les dons de l’Esprit-Saint, de ce point de vue, ne nous apportent pas de nouvelles choses, ni nouvelles connaissances sur Dieu, ni nouvelles actions à accomplir, mais ils nous insufflent de les comprendre ou bien de les réaliser mieux.
Avoir du souffle, c’est cela ; c’est faire toutes choses avec davantage d’ampleur, d’urgence, d’incandescence, avec une certaine puissance… de feu. Un apôtre qui a du souffle dit les mêmes choses qu’un autre, mais sa flamme emporte tout. Pas forcément une flamme d’orateur, qui peut s’éteindre sitôt qu’il se tait, mais une puissance, une autorité au nom du Christ. Certains apôtres exercent cette puissance de manière emportée, tellurique, à l’impact de l’émotion ou bien à la force de la pensée (c’est plus rare) et d’autres, comme dans un souffle, à mi-voix – l’histoire des saints est là pour en varier les figures – mais chacun des auditeurs sait que de les avoir entendus rien n’est plus comme avant.
Avoir du souffle, le souffle de l’Esprit-Saint, c’est pour nous, pauvres coquilles de noix, dépasser la timidité, colorer la grisaille, oser parler. On n’a qu’une vie, ne la passons pas, comme des utilités au théâtre, à ouvrir la porte aux acteurs principaux.
Le Saint-Esprit est vent, il est souffle, il est aussi langue de feu. Les langues de feu ne sont pas là simplement pour enflammer, ce sont des langues. Et les langues sont là pour parler. Pour parler, et en plusieurs langues. Les langues sont octroyées aux Apôtres du Cénacle pour s’adresser à tous, dans tous les dialectes, et le texte en énumère, pour la foule amassée, seize. Ils sont onze apôtres, tous plus ignorants les uns que les autres, et vont dans l’instant parler seize langues : « Tous, nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu ».
Que reste-t-il pour nous de ces langues de feu ? Le désir brûlant de parler du Christ à tous les publics possibles. Un tel désir comporte trois éléments. Il s’agit de parler plutôt que de rester muet ; à tous les publics possibles, et non pas seulement à ses proches ou à ceux qui nous ressemblent ; et surtout de parler du Christ, des merveilles de Dieu, et non pas de soi.
On parle trop de soi. Parlons de Dieu. Pierre va sortir devant la foule et prononcer le premier discours apostolique. Parle-t-il de lui-même, du pêcheur qu’il était, du pêcheur d’hommes qu’il est devenu ? Non il ne raconte ni sa vocation, ni son reniement, ni ses larmes d’avoir trahi. Il parle du Christ, il annonce la résurrection. C’est vers le Christ ressuscité qu’il tourne les cœurs, pas vers lui-même. Au contraire, un vent tourné sur soi, qui tourbillonne autour de son centre, s’appelle un cyclone : un cyclone dévaste tout.
Exercice amusant : serions-nous d’accord pour passer la journée, une seule mais entière, sans parler de soi-même à son entourage ? Le premier qui craque a perdu ! Il reçoit un premier gage : relire le texte de la Pentecôte. En cas de deuxième gage : il lit le Catéchisme de l’Église Catholique sur les dons du Saint-Esprit, en version longue. En troisième gage, pour les incorrigibles de l’autobiographie permanente : relire cette semaine le présent sermon. Là, ils seront punis, et ne recommenceront plus !
L’Esprit-Saint est le vent dans nos voiles. C’est lui qui souffle, qui fait avancer, qui nous grise de son élan, mais les bateaux, c’est nous. Quand je regarde la mer, je ne vois pas le vent. C’est tel bateau qui fuse, c’est tel autre qui stagne, pourtant c’est le même vent…
La différence est-elle donc dans les marins ?

fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.


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