Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Le siècle et l’éternité
Professions solennelles, Toulouse, 4 septembre 2010
Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.
 
 
 
 
 
Les Constitutions dominicaines disent :
 
[189, § I] : « Par notre profession nous nous vouons à Dieu, en suivant le Christ pour mener dans l’Ordre la vie évangélique, en sorte que notre consécration baptismale trouve son accomplissement plus plénier.
[§ II] : Par cette profession d’obéissance nous voulons nous engager à réaliser les conseils évangéliques, renonçant à des biens sans doute hautement estimables, mais sans que cela compromette l’épanouissement véritable de la personne humaine. En participant à l’anéantissement du Christ, nous partageons aussi sa vie dans l’Esprit. De la sorte, si nous sommes fidèles, nous serons témoins de façon plus éclatante, dans l’Église, des biens du Royaume des Cieux ».
 
Ce texte nous pose trois questions :
1 – Si en effet une profession se situe dans le fil du baptême, que lui ajoute-t-elle ? Sinon, à quoi bon faire profession ?
2 – L’épanouissement de la personne humaine semble préservé. Pourtant, ce n’est guère le sentiment que nous pouvons en avoir, les laïcs encore moins. Le sommet de l’épanouissement serait-il en effet l’anéantissement ?
3 – De quelle vie s’agit-il lorsqu’on parle d’une vie dans l’Esprit, dans l’Église, dans notre Ordre ?
Pour résumer de tels propos en un mot : chers frères, qu’êtes-vous venus faire en cette galère ? À quoi bon vous attacher pour toujours à une telle vie, devant tout le monde, alors que personne d’entre nous ne sait quel sera demain ?
 
 
Considérons la première question : qu’apporte la profession au baptême ?
Une profession religieuse n’est pas un sacrement de plus. Elle se situe comme une efflorescence de la grâce du baptême, qui est une grâce de salut et de sanctification. Si nous sommes chrétiens, et si nous sommes religieux, c’est pour devenir des saints. Rien dans l’Évangile n’est prévu pour des médiocres, en tout cas, rien de rassurant.
C’est la raison pour laquelle nos frères sont entrés, et veulent rester : être sauvés et devenir des saints. Parce qu’ils savent la porte étroite, ils ont voulu, par grâce divine, prendre des moyens radicaux. Tout tient dans cette conjonction de la fin poursuivie et des moyens embrassés. La fin, c’est l’union à Dieu et au Christ, dès ici-bas, dans la charité, c’est-à-dire dans l’amour que Dieu nous donne pour l’aimer. Les moyens alors se conjoignent pour rendre la fin plus atteignable, sinon plus facile.
Pour rencontrer le Christ, il faut se rapprocher de lui et se tenir tout près. Une telle proximité, il faut le dire, est à la fois amoureuse et inconfortable. Inconfortable, parce qu’elle demeure dans la nuit de la foi, parce qu’elle s’approche du bois de la croix et de la couronne d’épines, parce qu’elle requiert de tout quitter pour lui.
Faire profession, c’est donc promettre de suivre le Christ toute sa vie, le Christ en croix, le Christ seul, en attendant notre résurrection, mais après notre mort, mort à nous-mêmes et mort tout court. Pour la profession, nous nous donnons entiers, jusqu’à la racine de l’être, ce que nous exprimons par les vœux, quelle qu’en soit la formulation.
 
 
D’où la deuxième question : s’il s’agit de mourir, le sommet de l’épanouissement serait-il l’anéantissement ?
Ne tournons pas autour du pot. La vie d’un religieux, comme de toute personne consacrée à Dieu, est peut-être nimbée de grâce, il n’empêche qu’elle ne flatte par la nature. Nous renonçons à tout ce qu’on appelle la vie normale, et même nous semblons regarder de plus haut ce qui est pour certains un inatteignable sommet : un mariage monogame, sacramentel et fidèle ; la paternité et la vie de famille ; une légitime ambition professionnelle et sociale, la propriété des biens ; en somme, la conduite de sa vie.
À quoi toutefois certains rétorqueront : « Que me dites-vous là ! Des biens, vous en avez, jusqu’aux derniers gadgets technologiques : les curés sont tous pareils ! La liberté aussi, vous n’arrêtez pas de voyager, bien plus qu’une famille moyenne ! Quant au reste, là d’accord, votre perte est sèche. Mais, que voulez-vous, il a toujours été entendu chez les bonnes gens que devenaient prêtres ou religieuses les rebuts des familles ! » Spécieux arguments, vains sarcasmes ! Au terme, tout le monde peut accorder qu’en effet nous sommes sans descendance humaine, sans possessions, sans port d’attache sur cette terre, sans cette poursuite des places et des plaisirs en quoi consiste l’industrie de tant de nos semblables.
Plus profondément, on pourrait objecter, mais rares sont les objectants à lunettes pour oser s’appuyer sur saint Thomas, que, si la grâce perfectionne la nature, elle ne cherche pourtant pas à la détruire. À quoi sert-il de renoncer à tant de nature pour si peu de grâce, s’il est vrai que les religieux progressent vers la sainteté à peine plus vite que les laïcs, selon le même régime de foi, et que, parfois ils montrent des défauts et des défaillances ? À quoi nous sommes contraints de répondre qu’en effet nous ne sommes pas meilleurs que les autres, et que c’est parce que nous sommes faibles et pécheurs que nous faisons profession religieuse. La perfection de la charité est pour tous à la fin, pas au début.
La différence, c’est que nous prenons les moyens de marcher, de marcher vite, en larguant ce qui pourrait nous encombrer. Ni lièvres ni tortues, nous inscrivons sur notre agenda le seul souci des choses de Dieu. C’est ce que le siècle ne nous pardonne pas, qui voue tant d’énergie à d’autres choses que Dieu. Les frères ont dû choisir : Les Constitutions disent : [§ 205] « Au terme de la profession simple, le frère doit faire profession solennelle ou retourner dans le siècle ».
Nul n’est tenu de renoncer à la vie séculière pour suivre le Christ ; en revanche, tout chrétien, tôt ou tard, devient un autre Christ, et s’anéantit comme lui. Il accepte de se perdre pour trouver la vie.
 
 
S’il en est ainsi, troisième question, de quelle vie s’agit-il si elle requiert de tant mourir ?
Nous faisons fausse route de considérer que la vie terrestre est la seule que nous avons à vivre. Elle marque notre naissance, notre histoire et notre personnalité. Elle scelle notre destin, puisqu’elle prépare notre éternité. Mais l’éternité n’est pas que pour demain. Elle commence aujourd’hui. Si bien que notre vie terrestre vaut ce que vaut son poids d’éternité. Notre Occident, qui fut chrétien, désespère et se meurt de s’acharner à l’oublier. Le siècle oublie l’éternité.
Quant à nous, configurés au Christ, nous vivons dans son Esprit, dans l’Église et, aussi, dans l’Ordre des Prêcheurs. Une telle vie, ancrée dans l’espérance du salut des âmes et aussi de la nôtre, n’est pas solitaire. La vie chrétienne et, en l’occurrence, la vie religieuse, est une vie commune. En cela, notre vie vouée, vécue sous un même toit, avec le même vêtement, a valeur d’exemple : elle est une vie donnée au Christ (et non à « l’absolu », qui reste une idée vague ; on ne donne pas sa vie à un concept) ; elle est le lieu de l’exercice de la charité ; enfin, elle est la matrice de notre prédication.
Outre cela, bien sûr, il faut rappeler que nous sommes des hommes comme les autres, ni plus ni moins. Ni plus, car nous ne sommes pas des surhommes ; ni moins, est-il nécessaire de le rappeler à ceux qui sont très étonnés, souvent, de nous trouver si vivants, passionnés, drôles, informés, autant qu’eux, et non pas baignants dans le formol de l’apathie, de la tristesse, de l’ignorance.
Enfin, et nos Constitutions le disent aussi, nous nous vouons à la bienheureuse Vierge Marie, à notre père saint Dominique et, avec eux, à la famille des saints dominicains qui nous précèdent au ciel.
 

Que cette famille penchée sur vous, chers frères, vous accueille dans le sein du Père, et vous députe au salut des âmes, dans l’Ordre des Prêcheurs.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op


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