Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Toussaint 2010
 
 
Faut-il que le bonheur soit incertain pour que l’évangile répète neuf fois ce mot improbable, mystérieux, indécent parfois : « heureux ». La Toussaint, nous dit-on, est le bonheur, le bonheur des saints au Ciel. Sont-ils heureux ? Sommes-nous heureux ? Les deux questions vont ensemble. A quoi me servirait un bonheur inaccessible ? Le bonheur des autres lointains ou le bonheur qu’on ne voit pas, qu’importe. Qui nous dit que les saints sont vraiment heureux au ciel ? En plus, cette fête de la Toussaint est comme enfouie dans une certaine tristesse : l’hiver approche ; le souvenir mélancolique des défunts est omniprésent ; le cimetière, humide et venté, est écrasé par les chrysanthèmes, ces fleurs qui n’arrivent pas être des fleurs.
 
Pourtant, l’évangile insiste : « heureux ». Heureux êtes-vous ; heureux serez-vous. L’affirmation du bonheur est absolue. Le bonheur est révélé par Dieu, proclamé par Jésus, écrit par l’évangéliste sous l’inspiration de l’Esprit-Saint. La Toussaint est la fête la plus joyeuse car elle découle directement de Pâque et de la résurrection. Elle est même presque plus joyeuse que Pâque car à Pâque seul le Christ a traversé la mort. Mais à la Toussaint, il y a tout le monde. On célèbre la puissance de la croix et de cette résurrection du Christ : une foule innombrable, peut-être tous les hommes -- qui pourrait le dire ? -- ont traversé la mort, accompagnés des anges et des saints déjà arrivés.
 
Heureux sont nos morts parce qu’ils ne sont pas morts ! Pourquoi sont-ils heureux au ciel ? Parce qu’ils aiment, délivrés définitivement des ambigüités terrestres de l’amour. Ils aiment Dieu sans détour, sans retour ; ils s’aiment entre eux ; ils nous aiment aussi. Que voulez-vous de plus ? On se demande ce qu’ils font toute la journée, ou plutôt toute l’éternité. Quand on aime, il n’est pas besoin de préciser. Jésus dit qu’ils sont heureux car ils voient Dieu d’un cœur pur. Nous aurons passé tant d’années à croire, et donc à ne pas le voir, alors quand on le voit, lui, dans la réalité des trois personnes divines, l’infinie générosité du Père, créateur et à l’origine de tout ; l’infinie générosité du Fils, déjà en Dieu, Verbe éternel, et tout ce qu’il a accompli pour nous lors de son incarnation et de la Croix ; l’infinie générosité de l’Esprit, et son œuvre immense de sanctification des âmes et de l’Eglise, à 99 % invisible pour nous aujourd’hui, mais qui éclatera dans une lumière unique. Voir clairement ce que l’Esprit-Saint a réalisé dans l’âme de la Vierge-Marie suffirait à combler une éternité de contemplation, d’action de grâce et d’échanges entre nous au Ciel.
 
Car au Ciel, on parle, on échange, on s’informe. N’imaginez pas un Ciel comme une espèce de monastère bouddhiste les uns à côté des autres, sans communication. Imaginez plutôt le ciel comme cette belle danse peinte par Frère Angelico, où les saints se tiennent par la main en une interminable farandole, se regardant les uns les autres alors même qu’ils contemplent Dieu, avec des visages radieux.
 
On parle donc au Ciel. Oui, d’abord de tout ce qu’on a découvert de l’œuvre de Dieu, dans l’histoire sainte, car les mystères ne sont plus des mystères et tout devient évident. On parle aussi de sa propre vie, mais uniquement le bon côté, toutes les grâces reçues, et celles qu’on n’a pas très bien reçues, on en parle avec humour. On voit tout, enfin, à partir de l’amour de Dieu, comme il faudrait déjà le faire ici-bas, si la foi était vraiment notre lucidité principale. Il est si difficile de tout voir à partir de l’amour de Dieu. C’est pourtant cela, avoir la foi, croire, sans tout réduire au visible immédiat et mesquin ; espérer, car tout s’achève uniquement dans l’éternité et pas seulement à un moment de la vie ; aimer surtout, car c’est la lumière décisive, le seul jugement dernier, la vraie semence d’éternité. Les saints, au ciel, parlent de tout cela, avec humilité, vérité, bienveillance.
 
Et nous, dans tout cela. Nous qui sommes sur terre, non pas dans la vision, mais dans la foi ; non pas dans l’amour accompli, mais souvent dans la compromission. Que pouvons-nous dire ?
 
Nous savons d’abord que la toussaint existe. Etre au ciel, c’est possible, accessible. C’est vraiment le sens de notre voyage terrestre. Au ciel, tout le monde est saint ou en train de le devenir.
 
Faut-il alors être parfait ? Oui, mais peut-être pas la perfection qu’on imagine. Bien sûr, il y a la perfection des vertus, la justice, la prudence, la tempérance, la force. L’évangile des béatitudes en parle. Mais ces perfections ne seraient rien sans une certaine perfection de la charité. Cette perfection de la charité, elle est d’abord un don de Dieu. Au début du christianisme, tous les chrétiens osaient s’appeler « saints ». Etre chrétien, c’est vivre dans les dons saints de Dieu : les sacrements ; la prière ; la vie fraternelle. Là où œuvre la grâce de Dieu, là est la sainteté. Partout où nous aimons en vérité, la sainteté de Dieu est présente et la notre grandit. En plus, la sainteté n’est pas une perfection abstraite. A chacun ses grâces et notre vie est unique. Nous sommes, chacun, une image unique de Dieu et donc une sainteté unique, incomparable. Notre chemin aura beau être un mélange d’accueil et de refus, de générosité et de repli sur soi, Dieu façonne petit à petit notre cœur pour lui apprendre à toujours mieux aimer comme personne n’aimera à notre place.
 
Dernière question : y a-t-il des saints dans notre assemblée ? D’abord, les anges et les saints du ciel participent à la liturgie. Ensuite, il y a sans doute plusieurs saints discrets. Mais surtout, nous avons tous une parcelle de sainteté, celle du Corps du Christ, celle d’un don de Dieu qui fait son chemin, celle d’un amour précieux.
 

La Toussaint n’est pas loin de nous.

fr. Gilbet Narcisse, op


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