Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

À mon frère chrétien qui doute
Homélie du  dimanche 12 décembre 2010 3ème de l’Avent année A
Selon Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11.
 
Jean Baptiste, bas les masques ! Vous avez entendu ? Il doute. Celui qui hier encore prêchait avec assurance la messianité de Jésus, du fond de sa prison, sentant la mort venir, fait aujourd’hui un peu moins son malin. « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Au fond, ce fanatique de Jean Baptiste, ce bouffeur de sauterelles, cet hurluberlu spirituel, vivant dans le désert revêtu de peaux de bêtes ne serait-il pas tout simplement comme nous, un être humain comme les autres, traversé par le doute ? Oui c’est sûr, il est comme nous ! Comme JB, nous sommes sûrs que Jésus a existé. Jésus est venu. Jésus est bel et bien né. Personne, à moins d’être un imbécile, ne conteste ce fait. Mais ce Jésus, qui est-il vraiment ? S’est-il vraiment proclamé Dieu comme nous le professons ? (Voilà la vraie et grande question à laquelle nous oblige aujourd’hui le doute du Baptiste.)
 
Non ! répondent certains même parmi les chrétiens. Le théologien protestant Bultmann, par exemple, à la première moitié du 20éme siècle professait que Jésus, avant sa résurrection  se considère juif parmi les Juifs et pas encore chrétien. Et à l’instar du dernier livre de Fréderic Lenoir (directeur du Monde des Religions et grand spécialiste médiatique des questions religieuses), c’est encore la même thèse qu’on nous sert depuis un siècle. « Comment Jésus est-il devenu Dieu ?», titre ce livre, suggérant que le Jésus de notre foi catholique est le fruit de la prédication croyante et subjective des disciples après l’événement de la résurrection. Notre foi est la foi de Paul, des évangélistes ou des conciles postérieurs, mais notre foi n’est pas la foi de Jésus. Avouez que la thèse a de quoi nous faire douter!
Or, pour les vrais experts, (c’est à dire ceux qu’on n’interrogera jamais à la télé) la relation entre Jésus et Jean Baptiste est un lieu exégétique significatif de l’incohérence de cette thèse. Le texte même que nous venons d’entendre ne peut pas être une invention. Autrement dit, soutenir que ce texte serait l’invention littéraire d’une communauté rendrait ces paroles incompréhensibles : « Parmi les enfants des hommes il n’en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste et cependant le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui ». Un saut qualitatif s’est produit : entre la mission de Jean Baptiste et celle de Jésus, il s’est passé un évènement décisif. Le barycentre de l’histoire s’est déplacé. L’élément le plus important de l’histoire ne se trouve plus dans un avenir plus ou moins éminent, mais est ici et maintenant. Les aveugles voient, les sourds entendent, le jour de Dieu n’est plus au futur mais au présent !
C’est cette constatation qui a amené un Conzelmann ou un Bornkamm, tous deux disciples de Bultmann, à se séparer de leur maître. Jean appartient aux prémisses, à la préparation. Avec Jésus on est dans le temps de l’accomplissement, du ici et du maintenant ! Et Si Jean Baptiste est le plus grand des prophètes c’est qu’il n’annonce pas comme les autres un royaume à-venir. Il était facile pour Isaïe, Jérémie et les autres de faire croire à un avenir radieux et lointain. C’est bien plus difficile (et donc plus grand) quand on doit dire comme le baptiste, ou comme le curé d’Ars devant le tabernacle : « le voici, il est là, c’est lui ! ».
 
Pour beaucoup de gens pourtant ces considérations ne sont qu’une soupe d’intellectuels, une béchamel exégétique aussi décevante que la nouvelle cuisine. Le doute est plus profond, et nous oblige à aller plus avant dan l’analyse. En fait, la différence entre Jésus et le Baptiste c’est que Jean baptise dans l’eau ; Jésus, lui, nous baigne d’Esprit Saint. Jean baptise dans l’eau pour nous laver les yeux. Jésus baptise dans l’Esprit pour nous donner la lumière. Jean annonce, Jésus aussi annonce, mais si Jésus n’accomplit rien présentement, nous ne verrons rien. Or, précisément, pour voir il faut un événement, par exemple un miracle, ou bien Jésus ou sa naissance ou encore cette messe). Et, il nous faut en plus la lumière c’est à dire l’Esprit Saint. Le philosophe Heidegger concluait son analyse de la société en criant « Seul un dieu peut nous sauver ». Ce Dieu qui peut nous sauver nous le connaissons : c’est l’Esprit Saint.
Permettez moi d’insister sur l’importance de l’Esprit Saint dans notre vie en vous lisant ce témoignage d’un membre de la première heure du renouveau charismatique (qui depuis 40 ans a fait plus de 80 millions de conversions). Écoutez comment il décrit leurs premières réunions de prière semblables d’ailleurs à ce qui se passe aujourd’hui dans le monde comme à Paray le Monial: « Notre foi est devenue vive : notre croyance est devenue une sorte de connaissance. À l’improviste, le surnaturel est devenu plus réel que le naturel. La prière et les sacrements sont vraiment devenus notre pain quotidien et non plus de pieuses pratiques. Une passion pour les Écritures que je n’aurais jamais cru possible, une transformation de nos relations avec les autres, un besoin et une force de témoigner au delà de toute attente ; tout cela fait partie maintenant de notre vie. L’expérience initiale du baptême dans l’Esprit ne nous a pas donné une émotion particulière mais la vie s’est remplie de calme, de confiance, de joie et de paix…Nous avons chanté le Veni Creator Spiritus avant chaque rencontre, en prenant au sérieux ce que nous disions et nous n’avons pas été déçus ! »
 
En fait frères et sœurs, à bien écouter ce témoignage on se rend compte a contrario que beaucoup de chrétiens en occident sont disciples du baptiste plutôt que de Jésus. Comme Jean Baptiste ils font partie du temps de Jésus, le temps de l’incarnation, le temps de l’Église où tout s’est accompli, et pourtant, comme le Baptiste ils ont parfois l’impression que cet accomplissement est pour les autres ou pour un autre temps ! Finalement ce sont eux (ou leur communauté) et non pas Jésus, qui sont bien souvent juifs parmi les Juifs et pas encore Chrétiens. Comme le baptiste, enfermés dans leur prison c’est à dire dans leur maison, ils ne voient plus rien parce qu’ils ne font plus de pèlerinages, plus de retraites et par conséquent ne rencontrent plus un seul témoin vivant ; ils ne vont plus à la messe, ne connaissent aucune communauté chrétienne fervente, et ne percevant la foi qu’avec leurs yeux au cinéma. Bref, leur peau, le toucher, l’émotion, ne fréquentent plus rien de merveilleux. « Des doutes montent alors dans le cœur » Quoi de plus normal ! Le doute du baptiste devrait nous obliger à poser la question non plus à des intellectuels ni même à des bouquins, mais à Jésus lui-même. : « Es tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Le doute du Baptiste nous oblige à la prière, au combat de la supplication: « Que les cieux se déchirent ! Que des nuées viennent le salut » prie l’Église en Avent. Que l’Esprit Saint pleuve comme des langues des feux et dans un vent violent qu’il nous bouscule.» Alors, Jésus répondra !

Il viendra. Seulement, comme pour Elie, Il ne sera ni dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. Il viendra dans le murmure d’une brise légère. Dans la pauvreté d’une crèche, à l’écart du monde public ou du monde médiatique, à l’écart en fait de tout ce qui est extérieur, comme une photo qu’on dévoile dans une chambre noire, Jésus va crécher de nuit, à l’écart. Dans la pauvreté d’une crèche, Jésus va crécher pauvre car sa vraie crèche c’est le cœur du pauvre, un cœur qui se reconnaît pécheur. Jésus, alors, comme malheureusement à chaque Noël, laissera les riches, mains vides. Il élève les humbles, chante notre douce mère et abaisse les superbes. Jésus vient ! Pour la plus part d’entre nous, Jésus viendra non dans le fracas d’un miracle ou d’une grâce fulgurante, mais dans la puissance subtile et infiniment libérant parce qu’aussi infiniment libre d’une douce, d’une bonne, d’une vraie, d’une sincère confession !

fr. Paul-Marie Cathelinais, op


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