Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Les Béatitudes
 
(Homélie du fr. Benoît-Marie Simon, le dimanche 30 janvier 2011)
 
Frères et sœurs, on ne sait jamais très bien quel visage du Christ l’évangile du jour va nous dévoiler. En effet, il peut apparaître en juge qui : « prendra place sur son trône de gloire… séparera les uns des autres… lesquels s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle » (Mt 25, 31-46) ; mais il est aussi celui qui pardonne (Lc 7, 48). Tour à tour, il menace : « malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites… » (Mt 23, 13) et puis, il promet : « En vérité, je vous le dis : nul n’aura laissé maison, femme, frères, parents ou enfants, à cause du Royaume des Dieu, qui ne reçoive bien davantage en ce temps-ci, et dans le monde à venir la vie éternelle » (Lc 18,29). Ou encore, il affirme, peu avant sa mort : « si je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas de péché, mais maintenant ils n’ont pas d’excuse à leur péché » (Jn 15, 22) ; tandis que, sur la croix, il s’écrie : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 33). Souvent, il exhorte : « veillez et priez afin d’échapper à tout ce qui doit arriver… » (Lc 21,36),  quoiqu’il puisse être tranchant : « je ne prie pas pour le monde » (Jn 17,9).
Et, aujourd’hui ? Eh bien, fait assez rare, le Christ félicite ou, si vous préférez, il décerne un prix : "heureux ceux qui… ". Certes, la deuxième partie de la phrase est au futur. D’une part, parce que la plénitude de béatitude dont il nous parle est à venir et qu’elle a valeur de récompense, d’autre part parce qu’il s’agit d’une joie qui ne passera pas car c’est elle qui remplit le futur. Mais cela ne signifie pas qu’on ne la goûte pas déjà maintenant. D’où ce : heureux êtes vous ; ou encore : réjouissez vous et soyez dans l’allégresse, au présent. Ceux qui ont un cœur pur, par exemple, sont emportés dans un dynamisme qui anticipe et débouche irrésistiblement dans la vision de Dieu, de sorte qu’ils bénéficient, par avance, de la joie qu’elle procure. Bref, ces béatitudes, on peut commencer à en vivre ici bas. La preuve : la joie parfaite, autre nom des béatitudes, saint François d’Assise l’expérimente bien au moment où il en parle, et ceci avant toute récompense future.
Mais qui sont ces heureux élus ? Ceux qui sont pauvres, ceux qui ont un cœur pur, ceux qui se réjouissent d’être persécutés… en somme, ceux qui ont une certaine attitude, profondément enracinée en eux. En effet, il ne s’agit pas d’atteindre un but, de combattre, encore moins de vaincre : il s’agit, au contraire, d’avoir faim, de pleurer… cela, c’est subir plus que faire, perdre plutôt que gagner. Les larmes expriment bien l’impuissance, et, en même temps, lorsque ce ne sont pas des larmes de rage, elles signifient qu’on accepte cette impuissance et qu’on se laisse toucher, atteindre par la réalité du mal, sans se protéger.
D’où une difficulté. En entendant : « heureux ceux qui… » ; nous traduisons : « il faut s’efforcer de… ». Or, être pur, pauvre, avoir soif et surtout pleurer, c’est une certaine manière d’être spontanée, qui est aux antipodes de la contrainte. On ne se force pas pour pleurer, ou alors ce sont de fausses larmes, qui n’attendrissent personne, car elles sont artificielles.
Faut-il en conclure que, soit on est pauvre, pur, en larme… et alors on est bienheureux ; soit on ne l’est pas, et il n’y a rien à faire ? S’il en était ainsi, cet évangile serait, en fait, une condamnation déguisée. En même temps, encore une fois, pas question de nier cette évidence : on est ou on n’est pas soulevé par quelque chose qui nous dépasse ; et rien ne sert de faire comme si. Rappelez-vous, dans les actes des apôtres, cet Ananie qui dépose aux pieds des Apôtres le produit de la vente d’une propriété pour faire comme les premiers chrétiens qui mettaient tout en commun, alors que, lui, en détourne une partie. En entendant Pierre l’accuser de « mentir à l’Esprit Saint », il tomba et expira (Actes, 5, 1-7).
Alors, que faire ? Prenons le cas des larmes. Il peut arriver qu’on résiste, parce qu’on ne veut pas paraître ridicule, ou perdre la face, ou que sais-je encore… alors on se trouve devant un choix : soit on se durcit pour tuer ce cœur qui s’émeut, soit on craque… et les larmes coulent. Comme pour saint Pierre, lorsqu’il prend conscience qu’il a trahi Jésus. Mais cela suppose qu’on ait vraiment envie de pleurer.
A partir du moment où nous sommes transformés par la grâce, Dieu a « extirpé de notre chair le cœur de pierre et nous a donné un cœur de chair… » (Ez. 11, 19), prêt à fondre, à pleurer, à se réfugier en Dieu en acceptant de tout perdre… mais il y a aussi, en nous, un instinct de défense, qui discute, attaque, justifie… Si nous l’écoutons, si peu que ce soit, s’élève en nous un mur, qui nous rend peu à peu étranger aux béatitudes. A nous de combattre cet instinct et de laisser parler ce cœur que Dieu nous a donné.
Vous pensez, peut-être, que je simplifie. Eh bien, je vous invite à méditer ce texte où Jésus compare sa génération – c’est-à-dire ceux qui vont le mettre à mort – à des enfants qui ne pleurent pas avec ceux qui sont dans l’affliction et ne se réjouissent pas avec ceux qui sont dans la joie et, du coup, condamnent Jean Baptiste, parce qu’il est trop austère, et le Fils de l’homme, parce qu’il ne l’est pas assez (Mt. 11, 16).

Vous voyez bien : tout se joue dans ce combat-là. Et si nous n’étouffons, jamais, le cœur que Dieu nous a donné, malgré la peur de tout perdre et de se perdre, malgré les réactions d’orgueil ; alors, petit à petit, nous deviendrons vraiment pauvres, c’est-à-dire désarmés au lieu d’être sur la défensive ; purs, c’est-à-dire incapables de malice, de calcul ou de mauvaise foi, parce que nous n’écoutons plus nos passions ; en larmes, au lieu d’être en colère ; heureux d’être persécutés, c’est-à-dire acceptant, définitivement et sans esprit de revanche, d’être dépossédés même de ce qui nous est dû, parce que nous ne nous agrippons plus à rien… Ce jour là, nous serons envahis par une joie qui dissout et fait disparaître de notre mémoire, toutes les souffrances, les amertumes, les échecs, les injustices, les peurs… une joie dont on ne peut plus se passer. Alors, on saura qu’on a trouvé le salut et on comprendra pourquoi, en vérité, il n’y a pas d’autre alternative que celle-ci, proclamée par Jésus-Christ : « qui veut sauver sa vie, la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera… » (Lc 9, 24).

fr.Benoit-Marie Simon, op.


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