Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Et si l’éternité nous enchantait ?
Sermon du frère Paul Marie Cathelinais, op au jour du Bon Pasteur.
 
 
 
Il y eut la voix qui crie dans le désert, il y a maintenant la voix du Bon Pasteur qui appelle ses brebis chacune par son nom. Elle chante un chant nouveau. La voix de Jésus n’est pas une musique sans paroles. Le verbe s’est fait chair. La parole s’est faite voix. La voix est un son, la parole est un contenu. La parole dit quelque chose, la voix elle est musique. La parole donne un sens, elle parle à l’intelligence. Elle dit le ce que c’est et ce qu’il nous faut faire et pourquoi et comment. La voix accompagne la parole. Elle l’habille. La voix parle aux sens et rejoint l’affectif. Pour nous, pour Dieu depuis l’incarnation, la parole ne se dit que dans la voix et par la voix. La voix pour nous est le chemin de la parole. Cet accessoire est indispensable. La voix est la voie, le chemin pour capter la vérité. Si Jésus est la Parole de Dieu c’est qu’il est la Vérité, et si Jésus est la Voix c’est qu’il est aussi le Chemin. Il est la Porte : « Pas d’autres voix qu’on puisse entendre » affirme le psalmiste.
Ajoutons à cette voix trois caractéristiques :
 
La voix est son instrument.
Pour l’homme, la voix est ce qui rend présent l’homme lointain. Par la vue, vous voyez mon corps. Vous me voyez de loin. Par la voix, je me fais votre intime. Ce n’est plus mon apparence seule qui vous est sensible. Par ma voix, je suis présent, comme à côté de vous. Je rentre même en vous. Ma voix vous habite. Elle vous touche là où des mains ne peuvent vous atteindre. La voix relie l’invisible et le visible. Elle vit en vous. Elle rend présent celui qu’on ne voit pas, intérieur celui qui nous dépasse et nous transcende. Cette voix appelle d’autres voix avec les mêmes accents. Il nous faut d’autres pasteurs. La foi passe par la voix. Car la parole passe par la voix.  Malheureuse la terre, malheureux le pays, malheureuse la famille, malheureuse l’école, malheureuse l’entreprise qui n’entend plus cette parole, faute de voix... De ces voix qui reprennent l’annonce de la victoire.
 
Cette voix est un chant qui s’apprend.
Assez de chrétiens-Droppy qui répètent d’un ton morbide : «You know what ? I’m so happy ! ». La victoire ne se dit pas. Elle se chante. C’est une louange. Il nous faudra un jour être traversé par elle. Ainsi au ciel, la voix de Jésus donnera le ton et l’harmonie de la danse éternelle. C’est sur sa voix qu’il nous faudra chanter et se caler comme on écoute le maître de musique. « Entres dans la joie de ton maître » nous dira l’ange au glaive de feu quand il nous ouvrira les portes éternelles. « Entres dans la joie de ton Maître », c’est entrer dans son chant, laisser là notre joie personnelle, et notre joie privée. Vouloir prendre de Sa Joie pour l’ajouter à la nôtre, ne reprendre que quelques citations pour valoriser notre petit chant personnel,  « je ne connais rien de plus mal élevé » aurait pu dire Léon Bloy. « Ecoutes » disait déjà l’ancien testament ;  « Ecoutes ! » Dira l’ange,  au seuil de notre éternité. Qui ne veut pas apprendre, « se mettre à son école », chanter plus fort que la voix du Ressuscité, chanter d’autres paroles, ou vivre un autre chant, n’entrera pas au Paradis. Laisses-la ta joie humaine, fais silence, ta joie donnes-la ! Tu la retrouveras différente mais plus belle. Tais-toi, écoutes, apprends, et entres dans Sa Joie.
 
Un chant choral.
Tu découvriras alors l’effet le plus saisissant de ce chant : sa polyphonie. Qu’on ne se trompe pas : au ciel, même si chacun est appelé à suivre, nous ne sommes pas des moutons, justement. « Chacun est appelé par son nom » c’est à dire que, chacun, pris dans cet ensemble demeurera dans sa singularité. La voix du Christ n’entonne pas un chant martial, fruit d’une fusion d’un groupe ivre de sa force dépersonnalisante.  Si la mélodie vient d’un autre que de moi, cette danse n’est pourtant pas uniforme, sa musique est une polyphonie. Or, la polyphonie exige l’individuel et même le décalé. « La polyphonie est quelque chose de bien plus étonnant que l’harmonie : elle suppose l’indépendance dans l’interdépendance des lignes musicales » écrit le philosophe Popper. Chacun suit sa trajectoire propre sur la même musique. « Vous en êtes « à dormez vous » et elle se met à dire « frère Jacques ». On appelle cela un canon (...) Quand vous êtes à la fin, elle est en est au début. Pourtant, cet esprit de contradiction réalise une symphonie. La brebis perdue n’en retrouve que plus joyeusement ses sœurs, explique Fabrice Hadjaj, le Bon Pasteur l’a prise sur ses épaules. »
 
Qui d’autre que Dieu peut faire chanter ensemble tant de personnes diverses ?  Qui peut harmoniser une infinité de voix comme une infinité d’histoires parfois contradictoires dans une même musique ? Quelle autre voix que celle d’un Dieu fait homme pourrait écrire une telle partition ? Personne n’est assez génial pour exécuter une telle limpidité avec tant de complexités : il n’y a que Jésus Christ. L’éternité, donc, si nous sommes assez humbles pour écouter sa musique, sera un gigantesque flash-mob ou un opéra cosmique dont le refrain chorégraphique nous laissera à coup sûr les bras en croix, le torse ouvert, et la voix triomphante. Traversés par son Chant, sa Joie et son Offrande, le Bon Pasteur est notre maître de danse. La messe, celle-ci, est la répétition de cette danse divine.

Amen !

fr. Paul-Marie Cathelinais, op


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