Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

Ave Maria Gratia Plena Dominus tecum

 

La conversion de Polymnie

 

Mettre ses pas dans ceux de l’allégorie grecque, c’est toujours réconcilier les idées plus abstraites avec le charme des fables les plus étonnantes. Polymnie est la Muse qui dans la divine suite d’Apollon exprime une certaine nuance de beauté portée par la parole et que le savant appellera « poésie lyrique ». Voilà la donnée antique, païenne, un univers à lui seul de l’imaginaire et de l’art, une parole façonné de mains d’hommes – qu’ils s’appellent Orphée, Pindare, Virgile ou Ovide – qui, selon un certain rythme soutenu ou non par l’antique lyre, chante le Beau intimement lié à l’utile : car il s’agit pour le bon poète d’adoucir, d’apaiser la Cité.

Or voici que la Parole s’est faite Homme, qu’Elle s’est livrée réellement aux mains des hommes, Parole, Elle aussi intimement – et cette intimité est celle de son cœur ouvert par une lance – le plus intimement donc liée à une autrement plus utile utilité : le Salut des hommes.

Y a-t-il encore une place pour notre frêle Polymnie dans cette nouvelle donnée où tout est plénitude – y a-t-il encore un sens dans cette plénitude de la Parole qui se donne pour la seule chose définitivement et vraiment utile, à écouter le chant de Polymnie – ou faut-il comme le décrit Hésiode, mais cette fois de façon définitive, se résoudre à la voir s’en aller : les Muses « s’éloignaient, vêtues d’épaisse brume, et, en cheminant dans la nuit, elles faisaient entendre un merveilleux concert… ».

Et quand nous disons une place pour Polymnie, nous voulons parler d’une place qui ne soit pas simplement d’arrière garde, mais propre à un rôle qu’elle pourrait tenir dans la nouvelle Cité dont elle deviendrait citoyenne, c’est-à-dire au sein du christianisme, se faisant elle-même chrétienne : et c’est ainsi que bien modestement, à notre tour, nous prenons place dans le cadre de ce cercle de conférences au sujet de la culture en christianisme. Nous nous sommes amusés à résumer la problématique de la façon suivante en parlant d’une conversion de Polymnie. « Amuser » est bien le mot : de nombreuses imprécisions demeureront dans notre propos. 

Du mot « poésie », nous ne retenons  que « poésie lyrique » : de rétrécissement en rétrécissement, nous vous en proposons un autre : de l’histoire chrétienne, nous voulons retenir cette période qui n’est pas un siècle mais un passage : des années 1550 au milieu du Grand Siècle. C’est la période retenue par les historiens de la littérature, pour parler de poésie baroque. Disons aussi d’emblée que c’est une période tragique pour l’histoire de France marquée par la guerre civile « le plus grand des maux » dira Pascal. Guerre Civile qui prend différents visages : des guerres de religion à la Fronde qui s’achève précisément au milieu du siècle en 1652.  Au sein donc de ce chapitre de notre histoire littéraire, dont le grand connaisseur et critique est Jean Rousset, nous voulons scruter les pages lyriques et leur poser chaque fois la question de Dieu fait Homme, c’est-à-dire jauger d’une certaine manière en quelle mesure elles sont susceptibles d’être des relais du message chrétien, du message évangélique.

 

Avant de lire et d’interroger les textes, nous voulons encore préciser trois points.

Qu’entendons-nous précisément par « lyrique » ? Cette forme de poésie qui se caractérise d’abord par une grande proximité avec la musique soit parce qu’accompagnée par une lyre ou quelque autre instrument, soit parce qu’à elle seule elle réussit à donner à la parole non chantée quelque chose de la grâce propre à l’art musical. Cela par un effort tout particulier sur les rythmes, les sonorités. Plus qu’ailleurs, ici, le pesant sensible des mots est pertinent autant que leur sens. On associe ensuite à la poésie lyrique le jeu sur la figure de l’énonciateur.

 

« lyrisme » mot inconnu du siècle (1834) / lyrique 1495

Définition purement formelle de la poésie lyrique (poème strophique destiné au chant)

Définition de la critique romantique = l’expression d’une individualité singulière, d’une voix personnelle, d’un « je ». Non valide.

Définition liée à l’énonciation : (G. Mathieu-Castellani) « proprement lyrique » un discours « rapporté à un je (lequel n’a souvent d’autre référence que grammaticale) avec le sujet de l’énoncé ». Le lyrisme « fait entendre la voix du moi ». Il faut ajouter le caractère exclamatif du chant et le recours à la fonction émotive du langage. Pas tant l’émotion du poète (critique romantique) que la capacité du poème lyrique à produire une émotion sur le lecteur-auditeur (movere)

 

 

Puis frappé par ce mot d’Étienne Gilson où il accuse l’étude littéraire de trop souvent « durcir certains des traits [des auteurs qu’elle étudie] pour accuser l’expression de leur visage et, ce faisant, [elle] les défigure afin de les mieux classer. Mais c’est qu’au fond les historiens n’aiment pas les hommes, ils n’aiment que les problèmes, parce que l’histoire veut être une science et que les hommes ne sont pas susceptibles de solution », nous avons voulu ne pas multiplier de tels problèmes à partir de liste plus ou moins exhaustives d’auteurs mais en retenir huit.

 

Ainsi, puisqu’il s’est agi, plutôt que de jongler avec les idées et les problématiques générales toutes plus virtuoses les unes que les autres, mais d’extraire du passé des poètes pour les inviter à prendre place dans la salle de chapitre d’un couvent dominicain sous l’image du Docteur commun –assurons-nous aucun réformé ne s’est glissé – nous nous devons, comme pour toute réunion en bonne et due forme, excuser les absents : Agrippa d’Aubigné, Jean de Sponde, Honorat de Racan, Desmarest de Saint-Sorlin, Laurent Drelincourt : il fallait opérer un choix, et nous tenterons d’expliciter au mieux quel fut le nôtre.


Première partie : le lyrique de l’humanisme dévot ou Polymnie et l’argenterie égyptienne  

 

            Qu’il nous soit permis d’ouvrir ce premier volet de notre triptyque par un passage du livre de l’Exode qui prend place dans l’argumentation en faveur d’une entrée de la païenne Polymnie dans la Cité chrétienne. Nous devons cette idée à l’historien du Sentiment religieux en France, Henri BrÉmond qui caractérise ainsi les poètes baroques : « Fils de l’humanisme, nos dévots prétendent  - et pourquoi pas ? – que les richesses de l’Égypte, je veux dire, ce qu’il y a de vraiment exquis chez les classiques, appartient au peuple de Dieu. Trésor incorruptible, inaliénable et qu’ils purifieront aisément des souillures qu’il a contractées entre les mains de ses détenteurs éphémères. » ; l’argument se rencontre chez Richeome : « retirer l’or d’entre les mains des Égyptiens ». Parfois on n’hésite pas à renverser l’histoire[1].

 

Ex 12, 35- 36 : Les enfants d’Israël firent aussi ce que Moïse leur avait ordonné, et ils demandèrent aux Égyptiens des vases d’argent et d’or, et beaucoup d’habits. Et le Seigneur rendit favorables à son peuple les Égyptiens, afin qu’ils leur prêtassent ce qu’ils demandaient : et ainsi ils dépouillèrent les Égyptiens.

 

Ce passage comme argument d’autorité permet de fonder ce mouvement que l’histoire littéraire – celle par exemple de l’Histoire du sentiment religieux en France – appelle « l’humanisme dévot ». Cet auteur n’hésite pas à parler d’une véritable « rage de souvenirs, d’allusions et de citations poétiques ».

 

1. 1. Dialogue entre le sacré et le profane

 

            Écoutons-en un exemple parmi d’autres. Il est extrait de ce poète que nous nous proposons de découvrir : La Ceppède. On y découvre comme caché – mais il est possible que cet adjectif soit anachronique et que pour les contemporains il n’y ait rien de mystérieux – sous des réminiscences virgiliennes, le résumé de l’histoire de notre Salut.

 

Je chante les amours, les armes, la victoire   

Du Ciel, qui pour la Terre a la Mort combattu :

Qui pour la relever sur le bleu promontoire

A l’Avernal Colosse à ses pieds abattu. […]

J’ai longtemps, ô mon Christ, cet oser débattu… 

 

C’est ainsi que s’ouvre l’œuvre extraordinaire de Jean de La Ceppède (premiers vers du premier sonnet des Théorèmes, Avernus, i, M : lac de Campanie où les poètes placent une entrée des enfers. Virgile, lac des enfers ; les enfers.). Les souvenir des premiers vers de l’Énéide. Tout y est réminiscence antique : Saint Augustin tient Virgile pour le plus noble des poètes (De Civ. Dei IV, 11 et X, 27).

Je chante l’horreur des armes de Mars et l’homme qui, premier, des bords de Troie vint en Italie, prédestiné, fugitif, et aux rives de Lavinium […] Muse, apprends-moi les causes ! (trad. Jacques Perret, C.U.F., 1977)

            N’allons pas plus loin, dans ce premier temps : posons simplement ce constat : une cohabitation de motifs : païens et chrétiens. Elle n’est superficiellement pas propre à l’âge baroque. Saint Bernard cite Ovide. Il y a cependant une nouveauté dans la place qui leur est accordée. La Bruyère, le moraliste, note le fait suivant :

Le sacré et le profane ne se quittaient point, ils s’étaient glissés ensemble jusque dans la chaire. saint-Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucrèce parlaient alternativement. Les poètes étaient de l’avis de saint Augustin et de tous les Pères.

Les critiques sont claires : « jusque dans la chaire », « alternativement ». Même si, parce qu’on est dans la mise en valeur du fait saillant, il y a hyperbole, il est certain qu’il y a bien péril. Péril qu’a vécu Ronsard lui-même.

 

1. 2. Le poète philosophe

 

Car Ronsard est l’un des meilleurs exemples de ce courant de l’humanisme dévot. Il a le vif projet de subordonner – on pourrait dire de convertir – le paganisme gréco-romain au catholicisme. Conversion que l’on peut résumer sous le titre de l’un de ces recueils : Hercule chrétien, 1553. Hercule, c’est-à-dire le grand héros stoïcien qui poursuit sa carrière littéraire comme allégorie du Christ : qui tout impassible qu’il fut, éprouve une véritable passion finale. Ronsard allie alors lyrisme de la transcendance et furor poeticus dans une œuvre dont le propos est de « chanter les merveilles / De notre Dieu et toute la rondeur / De l’Univers rempli de sa Grandeur »

 Suivons-le plutôt dans une autre partie de son œuvre, celle où il se propose – tel Virgile – de scruter les secrets de la Nature.

Tourmenté d’Apollon, qui m’a l’âme échauffée,

Je veux plein de fureur, suivant les pas d’Orphée,    

Rechercher les secrets de nature et des Cieux.          

 

Il s’agit d’un extrait de « l’Hymne de l’Éternité » : le propos est de représenter l’organisation de l’Univers et surtout d’en élucider les mystères. On y découvrira un syncrétisme flou des divers systèmes de pensée dont il hérite : platonisme et néo-platonisme, épicurisme, aristotélisme, stoïcisme, christianisme médiéval. C’est l’un des meilleurs exemples de l’ambition humaniste de conjuguer lyrisme et didactisme philosophique. L’idée maîtresse étant bien cette adéquation entre les mystères de la Nature et ceux du Ciel ; c’est une idée biblique que Corneille développe en paraphrasant le Psaume 18 : « Caeli enarrant gloriam Dei »

Des céleste lambris la pompeuse étendue

Fait l’Éloge du Souverain,

Et tout le Firmament ne présente à la vue

Que des ouvrages de sa main.[…]

Aux quatre coins du Monde ils parlent un langage

Qu’entendent toutes Nations,

Et des plus noirs climats l’hôte le plus sauvage

En comprend les instructions.

 

Ils servent de tableaux ainsi que de trompettes,

Ce qu’ils disent, ils le font voir ;

Et des grandeurs de Dieu s’ils sont les interprètes,

Ils en sont aussi le miroir

 

1. 3. « L’inconstance blanche »

 

            À ce lyrisme cosmologique, on peut rattacher aussi tous ces vers qui se rapportant plus ou moins au Psautier qui lui aussi chante la Nature. Le thème du mouvement – hautement baroque, l’inconstance blanche – y est extrêmement dense :

Du Perron, Psaume 102, « Benedic anima mea Domino » 

Sur le mobile appui des vapeurs de la nue,

Tu promènes ton char des mortels redouté

Par mainte humide voie à nos yeux inconnue

Du vol des Aquilons dedans l’air emporté.

 

Ce quatrain mime tout à fait ces morceaux de bravoure que sont à la peinture baroque les motifs de cieux entrouverts dans le trompe l’œil. Le mouvement y est omniprésent « mobile appui », « promènes », « vol des Aquilon », « l’air emporté » ; mais un mouvement comme figé par l’éternité divine, comme les sculpture de notre chœur : le chemin parcouru par le char divin est décrit et pourtant « à nos yeux inconnu ».   

 

1. 4. « Derniers vers » du poète humaniste dévot

 

            Revenons à Ronsard pour clore ce premier volet : ou plus exactement à l’âme de Ronsard. « L’Hymne de l’Éternité » évoquait une âme « échauffé » par Apollon, le poète par excellence, musagète, le chef de notre Polymnie, mais aussi le devin celui qui perce de façon mystérieuse les mystères de la nature et des temps et les rend sous forme d’autres mystères comme à Delphes. Et bien, cette âme, avec laquelle Ronsard n’hésitera pas à jouer « Âmelette, vaguelette etc. », le poète sent au moment de sa mort qu’il y a peut-être un choix radical à lui faire faire. On est alors en 1585 : Discours de la vie de Pierre de Ronsard de Claude Binet, jeune avocat et poète : « Je me suis souvenu d’un ancien Épigramme latin, lequel pour passer temps je désirais rendre plus chrétiennement qu’il n’est ». Ne médita plus que choses dignes d’une fin chrétienne. Ces pensées se lisent dans cet ultime recueil du poète, publié en 1586 sous le titre Derniers vers : que dit le poète à son âme tout à l’heure échauffée par Apollon ?   

Ha pour Dieu ! te souvienne

Que ton âme n’est pas païenne, mais chrétienne

[…] pour nous donner courage

De porter notre croix, fardeau léger et doux,

Et de mourir pour lui, comme il est mort pour nous,

Faut-il y lire un rejet de la païenne Polymnie : non, les souvenirs sont toujours là : le poème se poursuit.  

Sans craindre, comme enfants, la nacelle infernale,

Le rocher d’Ixion, et les eaux de Tantale,

Et Charon, et le chien Cerbère à trois abois,

Desquels le sang de Christ t’affranchit en la Croix…

 

Que signifie cela ? On sent bien qu’ils font davantage figure d’accompagnement. Ils ne peuvent même plus être ces contrepoints avec lequel la mélodie principale pourrait jouer « alternativement (La Bruyère) » en un complexe contrepoint. Ils participent du charme de la poésie – nous voulons dire par là, ce qui fait qu’elle touche les oreilles, les cœurs, comme le fait d’évoquer les toponymes chers à son enfance – mais n’en portent plus la grâce.

            Ce nouveau rapport qui s’établit entre Polymnie et la Religion se retrouve dans ce qui marque une certaine rupture : les guerres de religion et plus largement l’expérience de la guerre civile. 


 

Deuxième partie : le lyrique confessant ou la Polymnie pénitente

 

            Cette deuxième partie présente des œuvres qui font de l’inspiration chrétienne, l’inspiration principale voire unique. On peut dire que les œuvres qui y prennent place plus que leurs proches devancières témoignent de ce que leurs auteurs sont d’un temps où il a été obligé de « choisir », d’exprimer au sein d’un climat douloureux de controverses et de polémiques souvent sanglantes, un choix confessionnel : Ronsard était né dans la première moitié du XVIe siècle : des hommes comme Du Perron et Malherbe, milieu du siècle dans un milieu qui connaît le problème du choix de sa confession.

            La génération de l’époque des guerres de Religion et des trois premières décennies du XVIIe siècle (1570-1630) voit la floraison d’une poésie pénitentielle et de méditation. Elle est en effet la transcription poétique des développements récents de la mystique et particulièrement de cet immense souffle très divers qui s’étend de la devotio moderna du XVe  jusqu’aux grands saints espagnols contemporains.

 

2. 1. L’expression de la rupture

   

            C’est là l’expression d’une rupture quant à l’optimisme humaniste : il s’agit de prêcher un idéal exigeant de pénitence profondément anti-humaniste. Peut-être est-ce à l’échelle de la culture ce que ressent Ronsard au moment de sa mort où il se rend compte que des termes comme « âmelette, vaguelette » ne conviennent plus. On peut alors parler de baroque « métaphysique » désignant par ce terme une poésie sévère marquée par une certaine forme de pessimisme caractérisée comme augustinien qui, dans l’austérité calviniste ou dans l’application rigoriste de la Contre – Réforme ne craint pas de dévaloriser la créature déchue par le péché en peignant la misère de l’homme.

            On notera le motif central de la vanité (Ecclésiaste) se traduisant par l’inconstance noire (J. Rousset) qui se fait le porte-parole du désenchantement d’un monde trompeur où tout est instable, de plus en plus habité par la nécessité terrible de la mort et du Jugement dernier. Les poètes rendent compte de cette situation tragique de l’homme dont il n’est de sortie que par la prière et la constance dans la foi.

 

fr. Eric Pohlé o.p.


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