Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

L’Agneau de triple mémoire
Dimanche 15 janvier 2017, année A
Homélie du fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT o.p., sur Jean 1, 29-34
 
 
 
 
 
 
Que vaut Jean le Baptiste en fait de communication ? Tout le monde le connaît, il vit dans son désert, avec sa peau de bête et ses sauterelles grillées.
Il prophétise, il baptise. Il intrigue, il agace, il fascine. À tel point que le Tout-Jérusalem lui envoie des prêtres et des lévites : « Qui es-tu ? Es-tu le Christ ? » Il nie, il se défausse mais, à ce moment, sa communication est excellente : « Moi, je baptise dans l’eau. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas, celui qui vient après moi, et je ne suis pas digne, moi, de délier la courroie de sa chaussure » (Jean 1, 19-28). Les gens se retournent de tous côtés, ils ne voient personne. De qui parle-t-il ?
En effet, notre évangile commence après, amputé de la mention : « le lendemain ».
 
C’est le lendemain que Jean voit Jésus venir vers lui et qu’il déclare : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Donc, la veille, il n’y avait personne à voir. Jésus survient après, car il prend la suite de Jean. Jusqu’ici, le Baptiste commet un sans-fautes : il a réussi son effet, avec un retard calculé. Mais tout à coup, le message paraît se brouiller.
Supposons que nous soyons la foule massée sur le bord du Jourdain. Oubliez, l’espace d’un instant, – oubliez, je le veux ! – que vous êtes chrétiens depuis deux mille ans, oubliez que vous savez tout. On vous pointe un nouveau venu, et l’on vous dit : « Voici l’Agneau de Dieu ». Voilà cet individu comparé à un animal, beaucoup ont dû rester cois. Certains ont-ils compris, ou au moins pressenti que cette image était chargée de leur propre mémoire ? Sans doute, pour ceux qui vivaient de l’Écriture, et ils devaient être nombreux.
En communication, c’est la loi du genre : pour qu’une métaphore soit comprise immédiatement, il faut que soit connue par avance la réalité qu’elle désigne, sinon le message tombe à plat. La question est donc la suivante : Pour un Juif, qu’est-ce que l’Agneau de Dieu ? Pour lui, il est déjà deux choses, pour le chrétien, il en est trois.
 
L’Agneau est d’abord l’Agneau pascal, immolé chaque année à Pâque, en mémoire de la sortie d’Égypte. Dieu avait ordonné à chaque famille, par Moïse, d’immoler un agneau sans tare, un mâle, âgé d’un an, de le manger le soir, debout, en toute hâte, prêts à partir, avec des herbes amères, et de marquer de son sang le linteau de la porte. Le sang les épargnerait de l’Ange exterminateur qui allait, cette nuit-là, frapper les premiers nés des Égyptiens. Souvenez-vous que, dans le film des Dix Commandements, une sorte de fumée verte descend du ciel, se subdivise, elle se répand dans les rues et les maisons. On entend des cris de déploration, en égyptien. L’Agneau, c’est donc la sortie de l’esclavage, la main de Dieu sur son peuple, le salut par le sang.
 
L’Agneau est aussi le serviteur souffrant des prophètes. L’agneau est l’animal innocent par excellence, (presque autant qu’un chaton qui découvre le monde !), et c’est lui, l’innocent que l’on mène à l’abattoir, disait Jérémie ; c’est lui qui manifeste la divinité mais qui n’ouvre pas la bouche, disait Isaïe. L’Agneau des prophètes, c’est l’innocent qui est immolé à la place des coupables. Et son humiliation est cela même qui l’élève.
C’est ce qu’explique plus tard, dans les Actes, l’Apôtre Philippe à l’eunuque assis dans le char, le fonctionnaire de la reine de Candace, qui lit Isaïe et qui ne comprend pas qui est cet Agneau. L’Agneau immolé, c’est le Christ. Et l’eunuque reçoit le baptême, le vrai.
Voilà ce que doivent savoir les Juifs. C’est leur mémoire vive. L’Agneau de Dieu, c’est Dieu lui-même qui sauve son peuple, c’est son serviteur immolé, dont le sang enlève le péché du monde. Les Juifs connaissaient tout de leur sauveur, mais ils ne l’avaient jamais rencontré. Ils savaient tout, sans le savoir. Manquait l’Incarnation. C’est chose faite. Le voici.
 
Reste une troisième chose, propre à la foi des chrétiens, ou bien à la mémoire de l’Ancien Testament quand elle comprend que le Nouveau est en train de l’accomplir, trait pour trait.
L’Agneau est le vainqueur de l’Apocalypse. Il est à la fois l’Agneau immolé, sanglant et souffrant et l’Agneau rédempteur, royal, à qui désormais tout est confié par le Père. L’agneau est devenu un lion, dit l’Apocalypse, mais il conduit tous les autres agneaux, les fidèles, à la béatitude céleste. La victime s’est faite juge. L’Agneau, le sacrifié, le ressuscité, est victorieux.
 
Voilà pourquoi Jean le Baptiste s’est fait excellent communicateur. D’un mot, il récapitule toute la Bible. Il la cristallise sur Jésus, qui pour les témoins surgit de nulle part. Jean incarne l’Écriture, mais dans un autre que lui. D’un mot, il annonce ce qui n’est pas encore accompli, la rédemption par le Christ, et sa victoire définitive. Il est le dernier des prophètes puisque, après lui, dernière figure, vient la réalité, Jésus. Il est le plus grand des prophètes, puisqu’il dit tout du mystère chrétien, au-delà de lui-même.
 
 
Nous pourrions tirer de tout cela trois leçons.
Lorsque le Christ survient, il change tout ce qu’il touche. Si rien n’a changé dans ma vie, est-il survenu ?
 Le Christ est l’ultime version de l’Agneau de Dieu. Ai-je lu l’Ancien Testament, pour en saisir l’épaisseur ?
À supposer que nous soyons de nouveaux Jean-Baptiste, prêts à annoncer la venue de l’Agneau, quels sont, où sont, notre désert, notre peau de bête et nos sauterelles grillées ?

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op


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