Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

La vraie gloire et puis les fausses
Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., dimanche 12 mars 2017
Sur Matthieu 17, 1-9
 
 
 
La fête de la Transfiguration n’est pas pour aujourd’hui, elle est inscrite dans le calendrier au 6 août. Pourquoi alors proclamer l’évangile de la Transfiguration, si l’événement se défausse ? Parce que ce qui s’y passe est une étape, un avant-goût de gloire avant la résurrection, une répétition générale. Ou plutôt on eût compris que la Transfiguration se présentât comme une répétition, mais elle ne répète pas la Passion ; et comme une générale, mais lors d’une répétition générale il y a du monde, les amateurs s’y pressent, un public choisi mais nombreux.
Ici, le public est à ce point choisi qu’il n’y a que trois témoins, trois parmi les Douze. À quoi bon répandre autant de lumière pour six yeux seulement ? À quoi bon manifester tant de gloire divine mais devant si peu d’hommes avec, de surcroît, l’interdiction intimée par Jésus de n’en parler à personne avant sa résurrection ?
La Transfiguration est donc une manifestation qui tourne court, comme en attente d’autre chose. La véritable gloire du Christ est de passer par la croix pour ressusciter. Pour le moment, rien n’est fait. D’ailleurs et inversement, l’instant extraordinaire de la résurrection, personne n’en fut le témoin. Les anges annonciateurs, les gardes romains terrassés, c’est l’instant d’après. Ils n’ont rien vu. Ensuite, Jésus se montre à Marie-Madeleine avec son chapeau de paille comme un jardinier, aux pèlerins d’Emmaüs comme un voyageur, aux apôtres comme un mangeur de poisson. Même l’ascension se refuse au spectaculaire. Le glorieux retient sa gloire. Il veut la foi.
 
Or, c’est là le point, ce qui s’est passé jadis de manière si discrète risque de se dérouler de même pour nous. La question est la suivante : Si Jésus ne laisse percer sa gloire que lors d’un instant de sa vie terrestre, de telle sorte que même les jours de sa résurrection furent comme une nouvelle pédagogie de sa présence, de sa divinité mais à travers son humanité, pouvons-nous attendre mieux ? Aurons-nous droit, nous aussi, à des éclats visibles de sa divinité, dès maintenant, sur terre ?
Mieux vaut répondre non. Tout continue de passer par son humanité, par le corps de l’Église, par les paroles et les gestes des sacrements, par la voix des chrétiens, et par la matière dont Dieu ne perturbe pas les exigences. Même si le monde sauvé est un monde changé, tout continue comme avant. Il faut renoncer au spectaculaire. Le problème est que nous continuons à guetter les interventions spectaculaires de Dieu, une gloire glorieuse, une fausse gloire au lieu de la vraie. Il en est de trois sortes.
 
La première intervention touche à la nature. Dieu empêcherait les volcans de gronder, les océans de déborder, la banquise de fondre, le dessèchement du climat progresser. Il ferait tomber la pluie, bonheur des uns mais malheur des voisins. Il empêcherait de façon habituelle les maladies, les accidents de voiture, la mort même. Nous savons que c’est faux. Tout cela continue à se produire et frappe les chrétiens autant que les autres. Si Dieu a promis à Noé de ne plus jamais déclencher de déluge universel, c’est sa première et dernière promesse à ce sujet. Depuis, les lois du monde, la fragilité de la matière et le péché de l’homme, originel ou actuel, ne cessent de prolonger les catastrophes, de rendre malade, de tuer.
 
La deuxième intervention spectaculaire, plus subtile, à laquelle nous souhaiterions assister, est celle du discours qui convainc tout le monde, l’évangélisation à peu de frais. L’Esprit-Saint fait alors à notre place le travail d’annonce que nous ne faisons pas. Il convertit à tour de bras les incroyants les plus reculés ou même les anciens catholiques les plus recuits. Il réchauffe à froid, sans prêtres, sans apôtres. Il parle sans voix. Nous constatons que ce n’est pas le cas. La parole de Dieu passe par la voix humaine. La conversion miraculeuse d’un pays entier est une fable de plus, un faux espoir, un mythe.
 
La troisième intervention spectaculaire de Dieu, à peine avouée par tant de catholiques mais d’autant plus désirée, est la mise en ordre de la vie sociale, pour ne pas dire la mise au pas de la vie politique. Dans ce domaine-là non plus, Dieu n’interviendra pas. Ce qui est à César, c’est à nous de le rendre, pas à lui. La vie en société est œuvre humaine, elle sollicite le concours de notre liberté, donc de nos choix, des projets, des idéaux, du possible. S’il est un domaine que Dieu promeut et respecte, c’est celui de notre liberté, surtout dans un domaine qui comporte bien des modèles, et dont aucun n’a de lien direct avec le salut. En politique, il n’y a ni homme providentiel, ni rédempteur, ni salut. Il n’y a que des hommes qui en choisissent d’autres dans tel but et selon tels moyens, avec à chaque fois l’illusion puérile qu’ils feront des miracles.
Il n’y a qu’un seul sauveur, c’est le Christ, qui traverse la Passion pour nous sauver du péché et qui ressuscite pour nous conduire à la gloire céleste. Il est roi mais sa royauté n’est pas de ce monde.
 
Les trois interventions attendues de Dieu n’auront pas lieu. Pourquoi alors les espérons-nous toujours, envers et contre tout ? Parce qu’elles expriment le cœur humain, c’est-à-dire Dieu tel que l’homme le fabrique, et sa gloire comme nous la voudrions. Au fond, ces trois domaines de miracles relèvent de la théologie païenne toujours présente en nous, et non de l’Évangile malgré tous nos efforts.
Ces trois domaines païens de la religion sont comme des animaux sauvages tapis dans la cachette de l’âme. Saint Augustin les avait démasqués et nommés :[1]
La théologie naturelle, celle où Dieu intervient dans le cosmos pour en modifier le cours, de telle sorte aussi que la nature puisse presque tout dire de Dieu ; la théologie poétique, celle des fables, le discours des mythes qui n’est pas la vérité divine, à peine le rêve de l’homme ; et la théologie civile, celle d’un Dieu qui assure d’autant mieux l’ordre politique qu’il en est le produit, échange de bons procédés ; pourtant, bien des invocations creuses de Dieu dans certaines sociétés pourtant moins laïcisées que la nôtre devraient nous rendre circonspects.
Trois domaines où trop de chrétiens cherchent à voir l’action divine, mais ce ne sont pas ceux qu’il faudrait.
Notre Dieu s’occupe de nous, mais autrement qu’avec les trucs de magicien des anciens dieux païens. À la vue de tous, le Christ s’incarne, souffre et meurt ; et s’il montre sa résurrection, c’est à quelques-uns. Il règne pour les siècles, mais pour ceux qui croient, car sur terre personne ne le voit. Même les exceptions qu’il se permet, tel ou tel petit miracle, une guérison ici, une apparition là, demeurent modestes, ultra-minoritaires au point de faire figure d’exceptions et non de règles, pour un surcroît de foi. Si au contraire Dieu gouvernait en violentant la nature, s’il nous empêchait de faire des bêtises, s’il entassait miracle sur miracle, tout cela se verrait. Mais en se servant ainsi lui-même sur notre dos il ne servirait pas sa gloire, qui est de nous faire participer au salut, avec nos lenteurs.
Le chrétien, lui aussi, passe par la croix pour atteindre la gloire. Il dédaigne les fausses gloires, il choisit la vraie.
 


[1] Saint Augustin, La Cité de Dieu, VI, V ; repris par saint Thomas, Commentaire sur l’Épître aux Romains, n°145.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op


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