Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Les pèlerins d’Emmaüs

 

3° dimanche de Pâques

 

   Les événements tragiques sont tout frais dans leur mémoire. Nos deux marcheurs, dont l’un s’appelle Cléophas, reviennent de la capitale sainte, mais sans être vraiment revenus de ce qui s’est passé. Ils sont très tristes : le rabbi de Galilée, le petit charpentier de Nazareth, en qui beaucoup avaient placé leurs espoirs, a été exécuté. Le corps a été dépendu du gibet romain, puis enseveli à la hâte dans un état épouvantable. Affaire pliée. Sa renommée locale ne l’aura pas protégé. L’oubli va se charger maintenant de le ranger parmi les autres exécutés, et parmi tant d’autres morts pour rien.

   En cours de route, Cléophas et son compatriote discutent de ce drame. Ils tournent en rond autour de ce qui est arrivé à Jésus, ce « prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple », comme ils disent eux-mêmes. Ils sont sous le choc : la délivrance d’Israël qu’ils espéraient attendra. La fin de l’humiliation n’est pas pour demain. Fini de rêver. De folles rumeurs ont bien couru qu’il serait apparu à des femmes, mais personne n’a vu son corps, alors… Quand on a soulevé tant d’espoirs les fantasmes mettent plus de temps à retomber.

   Messieurs les journalistes, aidez-vous à démêler le vrai du faux !

   Et puis, et puis… voilà que commence l’histoire de l’Inénarrable, voici que surgit l’Impromptu dans ce pauvre Temps en guenilles de souvenirs. « Quels événements ? », dit l’autre Marcheur, qui fait l’innocent, le gros ignorant, juste pour piquer la curiosité de Cléophas et de son compatriote, leur permettre le déballage. Le Marcheur écoute, il a un petit sourire en coin : Dieu vient de jouer un tel tour à la mort qu’il va falloir, lui, qu’il retrousse ses manches pour expliquer tout.  Après le déballage, le Marcheur leur fait faire un autre parcours : « Et commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait ». C’était écrit que le Christ devait souffrir pour entrer dans sa gloire. C’était écrit qu’avant que le soir tombe définitivement sur la lettre des Ecritures, ensevelissant pour de bon les espoirs messianiques, surgirait comme un éclair la lumière du Logos éternel. C’est écrit pour toujours que nous devons scruter les Ecritures pour connaître Jésus.

   Mais la tristesse a embrumé l’intelligence de nos deux marcheurs, comme le constat formel du Mal peut embrumer la nôtre aujourd’hui, lents à croire que nous sommes, pas fils d’Adam le glaiseux pour rien. Ils ne reconnaissent pas Jésus, ils sont trop dans le Temps mortel, dans la lourdeur de l’ancien regard. Alors le Marcheur, à leur invitation, au cours du souper offert, prend le pain sur la table, le bénit, puis le rompt, ô grand dieu, mais c’est…. Pas le temps de dire son Nom, le Marcheur a déjà disparu. Il vient de l’éternel, ce mot déjà trop vieux pour lui. Il vient à l’instant du Père, il est l’éternité en jeune homme. Il disparaît pour apparaître tel qu’il est : encore invisible à nos yeux charnels. Seigneur, pitié pour nos yeux! Pitié pour nos sens ! Pitié pour notre intelligence si lente à saisir ! Un jour j’entrevois, demain je suis un bel aveugle.

   Désormais les disciples du Marcheur raccordent au long des siècles les morceaux de cette incroyable histoire : un rabbi lumineux, une parole puissante, des actes souverains contre la maladie, le péché et la mort, une sainte Cène pour mémoire de son martyre, une fin interminable, un corps supplicié déposé à la hâte, puis, puis… le Je Suis du Buisson, en un retour de flamme, qui vient en personne estampiller du sceau de l’Eternel notre Histoire sanglante. Et un Repas où le Temps mortel est le convive de l’éternité, où un Pain rompu et du Vin disent plus que tout un amour déchirant.

   Messieurs les journalistes, désolé, pas de photos de l’événement !

 

fr. Guy Touton, op


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