Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Pourquoi faire mémoire du Christ en sa passion en plein milieu du temps pascal ?
N’est-ce pas faire comme ces rabat-joie qui prennent un malin plaisir à rappeler systématiquement à leur entourage ce qui ne va pas pour éteindre en eux le goût de vivre ? N’est-ce pas une manière déguisée de faire la morale aux gens en leur disant : « Aujourd’hui, vous êtes tranquillement assis aux côtés du Christ ressuscité mais hier, n’étiez-vous pas dans la foule à crier : Crucifie-le, crucifie-le... » ? Pourquoi donc revenir sur les larmes de Jésus et sur le sommeil honteux des disciples quand on sait que l’histoire s’est bien finie, que tout s’est arrangé ? Est-ce une façon de se payer une petite frayeur pour mieux goûter le bonheur présent comme lorsqu’on pense aux épreuves passées en se disant dans un soupir de soulagement : « Heureusement tout ça, c’est loin derrière nous » ?
La mémoire à laquelle l’Ordre dominicain nous invite aujourd’hui n’est pas celle du rabat-joie. Cette dernière vise la culpabilisation. C’est une mémoire qui tue. Il s’agit de nous faire sentir nos péchés, de nous dire que nous ne valons rien alors précisément que le Christ a offert sa vie pour nous, parce qu’il nous aime et que nous avons du prix à ses yeux ! Elle ne peut pas être non plus la mémoire de celui qui se paie une petite frayeur pour mieux goûter la joie présente car celle-ci vise de manière paradoxale l’oubli. Il s’agit de se rappeler un instant la passion pour aussitôt la chasser de son esprit en se disant que tout cela, heureusement, est fini, que l’on peut désormais passer à autre chose et se concentrer uniquement sur l’avenir.
La mémoire du Christ en sa passion n’est aucune de ces deux mémoires. Elle ne vise pas à nous donner mauvaise conscience mais au contraire à faire grandir en nous la joie d’être sauvés. Par elle, nous savons qu’autrefois nous étions loin du Dieu de l’Alliance et que nous sommes maintenant proches de lui par le sang du Christ. (Ep 2, 13) Loin de rabattre notre joie, elle l’augmente. Loin de nous culpabiliser, elle prouve notre libération. Nous goûtons mieux en effet les fruits de la rédemption quand nous regardons l’arbre de la croix qui les a portés.
C’est pourquoi la passion du Christ ne peut pas faire partie de ces moments de notre histoire dont nous nous rappelons quelques instants pour mieux ensuite les oublier. Ce serait abandonner le Christ une seconde fois que d’endormir en nous le souvenir de sa passion. Ce serait avoir une seconde fois les yeux alourdis que de ne pas faire mémoire de cette heure où le Fils de l’homme a été livré aux mains des pécheurs. Nous ne pouvons pas oublier les souffrances par lesquelles il est entré dans la gloire parce que c’est par elles que nous avons été sauvés. Nous ne pouvons pas oublier cette nuit de douleur, parce que c’est d’elle que la lumière a jailli et que le bonheur nous a été offert.

Fr. David Perrin, op


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