Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Homélie pour la fête nationale
Et si l’évangile que nous venons d’entendre, frères et sœurs, pouvait éclairer la fête civique que nous célébrons en grande pompe aujourd’hui ? Pour le savoir, commençons par rappeler brièvement quel événement ou plutôt quels événements nous fêtons en ce jour. Car nous faisons aujourd’hui mémoire en France non pas d’une mais de deux dates historiques, de deux 14 juillet : le 14 juillet 1789, tout d’abord, jour de la prise de la forteresse royale de la Bastille par le peuple de Paris et le 14 juillet 1790, ensuite, fête de la Fédération sur le champ de Mars.
Le premier 14 juillet est bien connu. La prise de la Bastille est devenu le symbole de la révolution française. Le second 14 juillet, en revanche, l’est moins. Ce jour-là fut pourtant extraordinaire. Au centre du champ de Mars que l’on avait réaménagé spécialement pour l’occasion avait été dressé « l’autel de la patrie » encadré de torchères à l’antique et entouré des drapeaux des soixante bataillons de la garde nationale de Paris.
En ce jour anniversaire de la prise de la Bastille, plus de 100 000 fédérés défilèrent avec leurs tambours et leurs drapeaux sous les yeux de plus de 200 000 parisiens agglutinés sur les talus tout autour. Louis XVI était assis avec la reine dans un pavillon qu’on avait érigé devant l’école militaire. C’est de là qu’ils assistèrent à l’une des seules messes que Talleyrand célébra dans sa vie. À l’issue de la messe, sous une pluie battante, La Fayette, commandant de la garde nationale, en grand uniforme, arriva sur un cheval blanc et monta sur l’estrade. Il prêta serment le premier au nom des gardes nationales fédérées : « Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi [...]. » Puis ce fut au tour du président de l’Assemblée de prêter serment au nom des députés et des électeurs. Enfin, le roi prêta à son tour serment de fidélité aux lois nouvelles : « Moi, roi des Français, je jure d’employer le pouvoir qui m’est délégué par la loi constitutionnelle de l’État, à maintenir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois ». La reine, se levant et montrant le Dauphin, déclara : « Voilà mon fils, il s’unit, ainsi que moi, aux mêmes sentiments ». Des milliers de personnes crièrent alors : « Vive le roi, vive la reine, vive Monsieur le dauphin ! » La multitude prêta serment et l’on entonna un Te Deum, puis on se sépara au milieu des embrassements et des vivats.
En ce 14 juillet 1790, il n’y eut point de sang versé, point de têtes coupées, point encore de massacre, de terreur et de persécution. On pouvait penser que les promesses seraient tenues, que les serments assureraient la paix et la fraternité, que l’on réussirait à sauver la royauté et l’assemblée constituante ensemble, sous les auspices de celui que l’on n’appelait déjà plus Dieu mais « l’Être suprême ». Ces espérances humaines, trop humaines ont cependant été très vite dissipées. À la paix, comme vous le savez, succéda la guerre. À la fraternité, succéda la division.
La fête du 14 juillet 1790 a été une parenthèse heureuse dans l’histoire de la révolution. C’est pourquoi nous pouvons la célébrer mais à condition toutefois de nous rappeler qu’elle ne fut précisément qu’une parenthèse. L’histoire qui précède et qui suit le 14 juillet 1790 nous rappelle en effet que l’unité et la paix célébrées sur « l’autel de la patrie » sont choses fragiles, éphémères, toujours menacées par ceux-là mêmes qui tentent de les construire. Nous ne pouvons pas mettre notre espérance dans les choses de ce monde. Ceux qui nous gouvernent, quels qu’ils soient (roi, députés, président...) ont sur nous une autorité légitime. Nous devons leur obéir et servir avec eux de notre mieux le bien commun mais ne nous faisons pas d’illusion. La justice et la paix des hommes risquent toujours à un moment ou un autre et parfois du jour au lendemain, comme ce fut le cas lors de la révolution française, de s’inverser en injustice et en guerre. Quand cela arrive – et cela est arrivé – les fidèles du Christ sont aussitôt persécutés. Le Christ aujourd’hui nous prévient : « Méfiez-vous des hommes : ils vous livreront au tribunaux et vous flagelleront dans leurs synagogues. Vous serez traînés devant des gouverneurs et des rois à cause de moi. [...] Vous serez détestés de tous à cause de mon nom mais celui qui aura persévéré jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » Réjouissons-nous donc avec tous nos concitoyens de ce jour où la paix et l’unité durant quelques heures ont triomphé, où la division et la guerre, durant quelques heures, ont été suspendues, interrompues, mais n’oublions jamais que la paix véritable nous sera donnée par Jésus et par Jésus seul. La paix ne se conquiert pas. Elle se reçoit de la main même de Dieu : « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix » dit le Seigneur. L’unité fraternelle, de même, ne peut être faite de main d’homme. Elle est donnée par Dieu, réalisée par Celui dont le Royaume n’est pas de ce monde.

fr. David Perrin, op


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