Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Pardonne à ton frère du fond du cœur
Pardonne à ton frère du fond du cœur. C’est la dernière phrase de notre évangile. C’est aussi la première, la seule qui compte. Ce dimanche, cette parole de Jésus devrait être définitivement inscrite dans notre cœur.
Pardonne à ton frère du fond du cœur. Dans notre évangile, tout commence par une question de quantité : combien de fois ? Curieuse question. Imaginez que Jésus ait répondu : oui, pardonne sept fois, c’est déjà pas mal… alors on serait tous en train d’attendre la huitième fois. La question est ridicule ou d’un légalisme calculateur dans lequel le pardon devient une équation mathématique, une affaire d’expert comptable. C’est fait, le compte est bon, j’ai assez pardonné, je ne vais pas me laisser faire toute ma vie. Dieu n’en demande pas tant.
Eh bien si, justement, Dieu en demande tant et même bien plus. Pardonne à ton frère du fond du cœur. Cela ne tolère aucune limite. Tant qu’on comptera, le fond du cœur ne sera pas atteint. C’est pourquoi cet évangile déploie une démesure à la limite absurde : soixante dix fois sept fois. Une seule vie ne suffirait pas à pardonner autant. Et dans la parabole, c’est la même démesure : le Maître remet une dette prodigieuse de soixante millions de pièces d’argent, alors que la suite de l’histoire discute sur quelques centaines.
Cette démesure n’exprime qu’une chose : le pardon, c’est d’abord l’affaire de Dieu. Celui qui pardonne soixante dix fois sept fois, c’est d’abord Jésus et Jésus pour chacun d’entre nous. Il y a assez d’amour dans sa Croix pour offrir un tel pardon. Pas un pardon pour une humanité abstraite, mais pour toi, moi, vous. « Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles goûtes de mon sang pour toi » (Pensées 553), écrit Blaise Pascal, mettant au pluriel le mot goûtes, telles goûtes, tant de goûtes de mon sang pour toi.
Pardonne à ton frère du fond du cœur. La quantité est écrasée par la qualité infinie du premier pardon. Laissons-là ces calculs mesquins et avançons vers le pardon confié à l’homme. Voilà donc la parabole.
Le pardon du Maître naît de la compassion. Il est « saisi de compassion » devant la supplication de celui qui doit tant. La compassion est vraie mais la supplication est fausse. La suite de l’histoire le prouvera. Devant la même supplication, ce serviteur écrasera un plus petit que lui, avec violence, le saisissant à la gorge, lui imposant de rembourser la dette, sans appel, pour finir par le priver totalement de liberté. Pas d’argent ; voleur ; en prison.
Le « remboursement de la dette », on connaît cela encore aujourd’hui, n’est-ce pas ? C’est encore l’Argent horrible qui prend tant de monde à la gorge pour étrangler. Elle est loin la compassion du Maître, son sens de la justice patiente, d’un remboursement proportionné, finalement d’une dette remise.
La parabole joue sur le décalage entre une dette remise et une dette non remise. Celui qui a pu bénéficier d’une remise énorme de dette est celui-là même qui est prêt à étrangler son frère qui lui doit si peu. La disproportion est totale. L’Argent a pris la place de Dieu et cette idole est une mécanique impitoyable, anéantissant la compassion et toute humanité. Quand l’Argent règne, ça ne pardonne pas. Ni Dieu, ni homme. L’Argent.
Alors interviennent des acteurs mystérieux : « Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. » L’Evangile nous suggère peut-être ainsi que nous avons tous une responsabilité quand un pardon n’est pas donné. Il faut au moins informer la Maître de cette injustice. Quand l’amour manque, ma prière doit mettre de l’amour et, si possible, mon action doit œuvrer contre la justice bafouée.
Pardonne à ton frère du fond du cœur. Prend conscience d’abord que tu es essentiellement un être pardonné par Dieu. Sans le pardon de Dieu, il n’y aurait pas un gramme d’amour en nous. Nous n’avons pas le droit d’interrompre la chaîne de la compassion : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?”.
Au fond pourquoi est-ce si scandaleux cette absence de pardon ? Ce n’est pas qu’une question d’ingratitude ou de reconnaissance. Le pardon de Dieu n’est pas extérieur à mon cœur, comme le jugement d’un tribunal. La pardon de Dieu un cœur nouveau, réellement nouveau. Il le transforme et lui donne autant de grâces nécessaires pour compatir et pardonner. C’est une vraie transformation et une vraie énergie en nous, qui permet à la parabole de dire « à ton tour ! ». Ce que Dieu a fait, à ton tour de le faire, car tu as tout en toi pour le faire. Ne profane pas le don de Dieu.
Alors, si le pardon te semble difficile ou, dans telle situation impossible, ou trop imparfait, ne compte pas d’abord sur toi. Puise à la source : demande au Maître du pardon assez d’amour et d’humilité pour rendre possible ce pardon « du fond du cœur ». N’oublie pas la prière du Notre Père : pardonne-nous comme nous pardonnons. Et encore dans la parabole : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera », dit Jésus. Sans pardon, tu crées ton propre enfer. Autrement dit, Dieu t’a pardonné du fond du cœur ; il a donc rendu ton cœur capable de pardon ; à ton tour, pardonne, du fond du cœur.

fr. Gilbert Narcisse, op


Connexion | Plan du site | ©2013 Dominicains de Bordeaux