Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Sermon pour la première profession de nos trois frères

à Marseille, dimanche 17 septembre.

« Une question de novice ! » voilà comment Jésus pourrait répondre à Pierre ! A cette question de Pierre, « Maître jusqu’à combien de fois dois-je pardonner à mon frère ? », Jésus ne s’irrite pas. Jésus est un bon maître des novices ! Il lui répond paisiblement. Car voilà bien une question que l’on pourrait attribuer à un novice : une question simple, directe, franche, un peu naïve, une question qui montre que l’on a des progrès à faire, une question qui fait sourire les anciens et qui parfois peut finir par les agacer. Mais, c’est toujours une question pertinente qui appelle une bonne réponse. Cette question montre à la fois que notre novice Pierre a encore besoin d’apprendre et d’entrer dans l’enseignement profond du Seigneur, mais qu’il veut progresser. Jésus vient d’expliquer comment essayer de ramener un frère qui a péché et comment accorder le pardon. Alors la question jaillit dans la bouche spontanée de notre novice Pierre ! Jésus, comme un bon maitre des novices, prend le temps de répondre simplement et calmement, sans rien sacrifier à la vérité, on pourrait dire dans la charité de la vérité comme le disait un autre maitre des novices, le Bienheureux père Cormier. Avec patience et pédagogie, Jésus prend le temps de compléter son discours par une parabole très parlante, celle dite du débiteur impitoyable.

La question de Pierre montre qu’il n’a pas bien entendu l’enseignement de Jésus sur le pardon. « Devrai-je pardonner jusqu’à sept fois ? » ce qui déjà est beaucoup ! « Jusqu’à soixante-dix-sept fois sept fois ! » répond Jésus. Autrement dit, au-delà de la mesure. Jésus parle d’une attitude fondamentale du cœur ouvert à la demande de pardon des autres, ouvert car prêt à se reconnaitre débiteur du pardon de Dieu. Pierre reste dans une attitude humainement courante d’une logique comptable des rapports humains. Selon cette logique, il y a des limites dans le pardon, il y a des bornes à la miséricorde, il y a des obstacles infranchissables à la réconciliation. Pourtant, vouloir limiter, borner, quantifier le pardon, c’est finalement parvenir à le dénaturer, à le vider de force et d’en empêcher les effets pacifiant. Il y a une différence de qualité entre un octroi d’un oubli (« on n’y pense plus », ou « on oublie tout et on recommence ») et le pardon. C’est peut-être une première étape. On peut reconnaître qu’il faut avancer et que malgré tout, il vaut mieux « faire comme si ». Ce n’est pas si mal peut-être, mais cette manière de faire risque d’épuiser plus que de fortifier. En tout cas à coup sûr, elle affecte la qualité de la relation. Pour cette fois, ça passe. On arrive assez vite à l’exaspération qui fait dire, cette fois cela ne passe pas. Et la rupture peut devenir définitive. La logique comptable fait justement des bilans, des comptes de résultats, et fait apparaitre des déficits qu’il faut un jour ou l’autre combler, ou qu’il faut purement et simplement liquider. « Jusqu’à combien de fois dois-je pardonner ? ». C’est la logique de notre débiteur impitoyable. Il faut rembourser terme à terme et sans délai.

La logique du pardon n’est pas la même. Elle part aussi d’une reconnaissance de dettes, mais elle ne s’en tient pas là. Elle veut voir un espoir dans une renonciation à exiger le remboursement en espèces. Elle ne veut pas seulement laisser une chance, mais compter sur une amélioration durable de la relation humaine. Elle permet de penser que la dette sera effacée par une réciproque charité et amitié. Le déficit créé par l’offense sera effacé par un surcroit de charité. C’est dire aussi que les forces humaines, si elles n’en sont pas incapables, n’y arrivent pas facilement. C’est dire que le secours de la grâce sera nécessaire pour pardonner pleinement. Pour accueillir cette grâce de pouvoir pardon, rien de mieux que de se savoir pécheur pardonné par Dieu, débiteur d’une dette immense envers l’auteur de tout bien et tout recevoir de lui par miséricorde. Car, le pardon s’il est nécessaire pour rétablir une relation humaine blessée, se trouve renforcé et facilité par le pardon divin. Pardonner, c’est faire le métier de Dieu, disait un de nos anciens. La source divine du pardon nous ouvre aussi sur la dimension divine des relations humaines. Il n’y a pas vraiment et pas seulement de relations humaines, bilatérales ou de « face à face ». La présence de Dieu s’introduit là. C’est pour cette raison aussi qu’il ne faut pas hésiter à rechercher en Dieu et avec Dieu la force du pardon. Ainsi, la dimension divine des relations humaines est bien manifestée.

 

Chers frères Gabriel, Martin et Paul-Dominique, vous faîtes aujourd’hui profession dans l’Ordre, vous ne serez plus des novices dans quelques instants. Je n’ai pas de doute qu’à la fin de votre noviciat, vous ne poseriez plus la même question que Pierre ! Vous avez sans doute compris cette année combien les relations fraternelles sont fortes et fragiles. Vous avez sans doute dû demander pardon à vos frères et le leur accorder. Il faut s’habituer tôt à le faire, car la vie religieuse est une école de pardon. Une école de pardon, car nous avons toujours à apprendre et à progresser dans ce domaine. Nous nous pouvons nous faire mal, les uns ou autres. Parfois, il faudra du temps, beaucoup de temps, de prières et de supplications, pour donner un pardon et l’accueillir. Jamais, il ne faut se résigner à une dette ouverte. Nous avons au début de nos Constitutions la Règle de saint Augustin qui nous demande « En premier lieu, pourquoi êtes-vous réunis sinon pour habiter ensemble dans l’unanimité ne faisant qu’un cœur et une seule âme en Dieu ». Et surtout n’oublions jamais qu’à chaque grande étape de notre vie dominicaine, nous demandons la miséricorde de Dieu et celle de l’Ordre. Et qu’elle nous est donnée. Si nous voulons la recevoir pleinement, nous devons savoir la donner pleinement. Combien de fois devrai-je pardonner à mon frère ? toujours.

fr. Loïc-Marie Le Bot, op


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