Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Le chrétien et la politique
 
Frères et sœurs, ce dialogue entre les pharisiens et Jésus pourrait nous laisser à première lecture un peu sur notre faim. Tout d'abord parce que ses interlocuteurs ne cherchent qu'à le piéger et non à l'écouter. Leur intention est de prendre Jésus à défaut. Et pour cela, ils l'interrogent sur la question épineuse s'il en est une, celle, vous l'avez compris, de la politique. Faut-il payer l'impôt ? Et à l'époque, cela veut dire : faut-il payer l'impôt à l'occupant, à l'envahisseur, en un mot : à l'ennemi ? C'est une vraie question. C'est la question du pouvoir et de l'argent. Et il s'agit bien de politique. Or Jésus parait simplement écarter le piège par une réponse un peu courte : moitié-moitié, à chacun sa part, entre César et Dieu. Et nous pourrions penser que Jésus s'en est bien tiré, mais de façon simpliste, un peu décevante. Or il n'en est rien.
Quand Jésus parait un peu bref, surtout à dénoncer l'hypocrisie des hommes comme dans notre évangile, il va en fait beaucoup plus loin. Par exemple, il est traditionnel de voir dans cette parole du Christ l’origine de la pensée politique sur la séparation des pouvoirs et une saine laïcité. Mais je voudrais mettre en lumière trois points particuliers : la politique, la liberté et l'appartenance à Dieu.
 
Tout d'abord la politique. Même si elle peut traverser dans l’histoire des sociétés de terribles crises, essentiellement morales, la politique est un grand et beau domaine, indispensable à toute société. Mais qu'est-ce que la politique ? C'est un pouvoir. Le pouvoir de rendre service, de se mettre au service. Servir le prochain à travers la cité des hommes... Jésus, Dieu le Fils, Roi des juifs, Maître de l'Univers, lui qui a reçu tout pouvoir de Dieu son Père, nous en a donné et la définition et l'exemple. Il dit à ses disciples : je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir. Et c'est, vous vous rappelez, le sens du lavement des pieds du Jeudi Saint. Jésus nous a montré ainsi son amour désintéressé au service de l'homme. L'homme politique est donc celui qui, voulant aimer ces compatriotes, va se dépenser au service de la vie sociale de son pays, de sa région, de son département, de sa commune, de son quartier, que sais-je… et l’organiser au mieux dans la justice et la paix. Et cela vaut pour tous et chacun, à tous les niveaux. Prenons un exemple : la mission des parents. C'est un vrai pouvoir que vous, père et mère, avez en premier sur les enfants que le Créateur vous a confiés. En ce sens, c’est votre vocation d’exercer votre responsabilité au service de la communauté familiale, de la croissance et du bien de chacun en cette mini-société. Le père et la mère ont à gouverner et à édifier leur famille. Ils font œuvre, avec amour et désintérêt, œuvre de « politiques ».
 
Mais pour remplir cette mission, il faut être libre. Mais là aussi, qu'est-ce que la liberté ? Difficile en peu de mots. Écartons déjà la définition qu'en donne la fameuse Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen qui n’en est pas une, puisqu'elle se définie par sa limitation : « Ma liberté s'arrête là où commence celle d'autrui ». Quelle déception ! Mais à l’inverse : penser que ma liberté consiste à faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux, de façon absolue, est une définition qui s’apparente au caprice, qui prône finalement l’orgueil et l’égoïsme, et qui nous mène à la débauche et à la barbarie légalisées ! Et nous comprenons, frères et sœurs, pourquoi l’Eglise et tous les chrétiens cohérents, à rebours de cet esprit mondain, s’opposeront toujours aux effrayantes dérives morales de notre temps !
De son côté, Jésus nous enseigne la liberté quand il dit : la vérité vous rendra libres. La liberté est donc la capacité qu'a l'homme de choisir le bien, la vérité, la vie ! En un mot, est libre celui qui choisit de suivre Jésus. Et la grande figure de liberté qui nous est donnée dans l'Évangile, c’est évidemment la Vierge Marie. Placée devant un choix incroyable, elle y a réfléchi et, à l’explication de l'Ange, elle a dit oui. Liberté de servir, de se donner, de se mettre au service de Dieu et d'une humanité qui attendait son Sauveur ! Oui, je suis la servante du Seigneur ! Il n'y a jamais eu créature humaine plus libre que la Vierge Marie. Aucune ombre de péché n’a en son cœur entraver l’œuvre de Dieu.
 
Enfin, la source de cette liberté, vous l’avez compris, réside dans l'appartenance à Dieu. Jésus est libre de tout, car il est constamment uni à son Père. Mon Père et moi, nous sommes un ! Pour cela il nous faut confesser qu’il n’y a qu’un seul Dieu, qu’il n'y en a pas d'autres et ainsi rejeter résolument toutes les idoles qui ne manquent pas. Et ne jamais oublier que, comme le rappelle saint Paul, frères bien-aimés de Dieu, vous avez été choisis par lui dans son amour et son infinie miséricorde. Nous n'avons aucun mérite, frères et soeurs. Voilà pourquoi l’Évangile est puissance, action de l’Esprit Saint, pleine certitude, source vivifiante pour notre foi, notre espérance et notre charité !
 
Alors rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu nous exhorte, frères et sœurs, à être en ce monde des personnes justes, honnêtes et religieuses. Honnête et juste : car celui qui triche à ne pas payer ses impôts, comment serait-il capable de rendre à Dieu ce qui lui revient ? C’est-à-dire capable d’être religieux ? Que faut-il donc rendre à Dieu ? Mais c’est beaucoup plus que l’impôt ! Ce qui est à Dieu, c’est tout le reste. C’est-à-dire tout nous-mêmes : toute notre personne jusqu'à notre corps. Eh oui, par le saint baptême, notre corps lui-même est devenu le temple de l'Esprit Saint ! Nous ne nous appartenons plus comme chrétiens, car nous appartenons au Christ. Nous sommes à Dieu qui nous veut à Lui, comblés de son amour jusque dans l'éternité.
Aussi faisons bien la première place à Dieu dans notre vie, à travers même les contingences du quotidien. Par exemple au réveil, faisons un beau signe de croix pour offrir notre première pensée à Jésus. Qu’il nous bénisse et nous accompagne tout le jour ! Soyons de vrais chrétiens, cohérents avec notre foi, en chacune de nos décisions ou actions ! Et le soir, puis-je m’endormir sans me recueillir un instant pour lui, sans lui dire que je l’aime vraiment et lui demander pardon pour les « ratés » de la journée ?
Et à cet instant même à la messe, frères et sœurs, rendons vraiment grâce au Seigneur pour tout le bien qu’il nous a fait. Et communiant à son sacrifice d’amour pour nous, pour le salut du monde, nous grandirons dans la grâce qui fera de nous des êtres toujours plus libres à servir et à aimer le prochain. Amen.

fr. Antoine-Marie Berthaud, op


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