Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 
 
Art contemporain – Art sacré :
 quelles approches possibles ?
 
Fr. Joël Boudaroua, Conférence au centre Beaulieu
 Lundi 7 février 2011, Association Ars et Fides
 
Commençons par un peu de littérature. Dans son Autobiographie, Julien Green raconte sa découverte de la peinture moderne le jour où son père l’emmena en visite chez un couple de collectionneur : les Stein
 
« Leurs tableaux…Tous de Matisse, sans doute la plus belle collection du temps. Il y en avait partout. Sur moi qui ne connaissait Matisse que de nom, l’effet fut celui d’une stupeur horrifiée et je ne sus que dire devant ce que je pris d’abord pour des barbouillages. Où étaient le fini des toiles du Louvre, la beauté des formes, le savoir-faire des Italiens, la splendeur des ciels dorés de Claude Lorrain, la profondeur de Rembrandt… ? J’eus du mal à faire passer mon ébahissement pour de l’admiration, car je compris que c’était là ce qu’on attendait de moi, et je regardais de tous mes yeux sans les croire.
…D’un geste (Sarah Stein) m’indiqua la perle de la collection, le portait de Mme Matisse, la Joconde, en somme, de ce salon bizarre, mais Mme Matisse avait le nez de travers et il n’y avait pas à dire, elle était verte comme une pomme avec un de ces petits chapeaux absurdes que j’avais vus jadis aux amies de ma mère, tout cela peint d’une main hâtive, fougueusement irrespectueuse de toutes les lois du dessin, et elle me regardait, Mme Matisse, elle me perçait le cerveau de ses petits yeux noirs avec un sourire en coin. ‘Tu n’en reviens pas, me disait-elle, tu me trouves l’air d’une chipie échappée d’un asile. Je te donne rendez-vous dans tous les musées d’Europe, je suis la dame moderne. Je ne suis pas jolie, jolie, mais du bout de ma bottine j’envoie promener les beautés langoureuses et fessues de la vieille peinture, leurs grâces rondouillardes et toute leur saintenitoucherie sexuelle. Arrière, cochonnes, j’avance. Place pour la dame au sourire de travers et au regard hystérique. Vous finirez par m’adorer, et toi aussi, petit sot. Je dis sot parce que je veux rester polie, mais je te crache dessus…’ »[1]
 
Ce témoignage fait bien comprendre l’effet produit par l’apparition des nouvelles formes de l’art moderne dans les premières années du XXème siècle. Et ce n’est pourtant là qu’un début : la stupeur du jeune Green devant les toiles de Matisse, n’est rien comparée à la gène que nous éprouvons parfois devant certaines performances d’art contemporain…Mais la notion d’art a-t-elle encore un sens de nos jours ? Et qu’en est-il de l’art « sacré » ? Que recouvre cette expression ? Un art sacré contemporain est-il possible et même souhaitable ? Avant répondre à ces questions, je voudrais rappeler dans quelles conditions est apparu, au siècle dernier, un art sacré moderne. 
 
I. La naissance d’un art religieux « moderne »
 
A l’aube du XIXème siècle, la France « catholique » sort de la période révolutionnaire spirituellement et matériellement appauvrie et désorganisée. On compte des centaines de paroisses vacantes, des évêchés importants sans titulaires, des églises sinistrées, fermées, dépouillées de leurs ornements et de leur mobilier, quand elles ne sont pas réaffectées à un usage profane… Pour l’Eglise, il faut donc penser non seulement la reconstitution du tissu chrétien social mais aussi la construction ou la restauration des lieux de culte pour accompagner ce « sentiment extraordinaire de religion » qu’éprouvent à nouveau les français. Et comme souvent, comme au temps de la Contre-Réforme, les images vont jouer un rôle fondamental dans la reconquête des âmes. Or, l’art religieux qui se propage à cette époque et sur de longues décennies, c’est ce qu’on appelle « l’art de Saint-Sulpice ». Cet art ne se rattache pas à l’église parisienne de ce nom qui est plutôt un bel exemple du classicisme français du XVIIème siècle, mais à son quartier où se regroupent la plupart des boutiques de livres, d’images et d’objets pieux bon marché. A la fin du XIXème siècle, un certain nombre d’intellectuels et d’artistes commencent à réagir contre le Saint-Sulpice. Ils lui reprochent d’être un art officiel, académique, sentimental et mièvre, de médiocre qualité, d’être un art de série, de grande diffusion, un art industriel et économique. De fait, les milliers de statues de Notre-Dame de Lourdes, de sainte Thérèse de Lisieux ou de Jeanne d’Arc, qui ornent les églises de France proviennent de la même chaîne de production, et il ne peut s’agir d’œuvres d’art. Plus que d’art sacré, c’est d’art « sucré » qu’il faut parler selon Claudel, et Huysmans ne voit dans cette avalanche d’images rien de moins que la revanche du diable. Dans Les foules des Lourdes, le démon annonce à la Vierge qu’il se vengera en s’appropriant l’art religieux : « Je m’y prendrai de telle sorte que je vous ferai insulter sans répit par le blasphème continu de la laideur ».
 
En réaction contre l’esthétique sulpicienne, deux initiatives voient le jour : les Ateliers d’Art Sacré, en 1919, sous l’impulsion du peintre Maurice Denis et la revue L’Art Sacré, en 1935, confiée à deux dominicains de la province de France, les Pères Couturier et Régamey. Dans les Ateliers, M. Denis et les artistes chrétiens veulent opérer une triple synthèse : celle de la foi, celle de la création et celle de la vie quotidienne. Pour eux, l’art chrétien est un art de l’Incarnation, et pour exprimer ce mystère, l’artiste doit avoir une connaissance intime et familière des choses de Dieu qui ne peut s’acquérir que par la prière et la pratique des sacrements. L’art chrétien, « art de l’humanité rachetée », selon la formule de J. Maritain dans Art et scholastique, est un art « vivant » et moderne, autrement dit, il doit se nourrir de « la vie de l’artiste et de son temps ».
 
La revue L’Art Sacré dès sa création se propose de contribuer à la renaissance de ce nouvel art chrétien en restaurant la sensibilité visuelle du public par une purification et une libération. Purification « par la vue de formes en elles-mêmes très pures » ; libération des habitudes visuelles, marquées par le conformisme et l’académisme. Cette revue, première formule, va accompagner le renouveau de l’art religieux jusqu’en 1968-69 et ce n’est pas un hasard si elle cesse de paraître à cette date. Les rédacteurs s’interrogent en premier lieu sur les conditions de la renaissance d’un art chrétien. Pour le P. Couturier, un art chrétien ne peut naître ou renaître que dans une « civilisation chrétienne », incarnée selon lui par les maîtres du Moyen-Âge ou du Quattrocento : Giotto, Cimabue, Masaccio, Fra Angelico, et par l’art roman qui reste l’idéal architectural. D’ailleurs, lorsque le P. Couturier engage Le Corbusier pour la construction du couvent de l’Arbresle, il l’envoie s’imprégner de l’atmosphère et des formes de l’art cistercien, à l’abbaye du Thoronet. Or, que constate-t-on déjà à cette époque ? Que la civilisation et la vie chrétiennes ont considérablement régressées au point de ne plus pouvoir produire un artiste chrétien « Il est chimérique, dira Couturier, d’attendre un art chrétien de nations redevenues païennes ». Françoise Caussé remarque : « Comme à la même époque s’épanouissait un des moments les plus glorieux de l’art français, il fallait bien admettre que ce n’était pas l’art qui avait failli mais la religion qui avait manqué…l’art et le christianisme avaient partagé une longue histoire…en cette fin de décennie 1930, où il fallait bien prendre acte du divorce entre l’art profane et l’art religieux, ce dernier ne gagnerait rien à s’isoler. L’art d’une époque était comme un grand corps, c’est parce qu’il n’était pas vivant que l’art religieux paraissait si artificiellement, si péniblement ‘moderne’. En théorie quelque artiste de génie pourrait apparaître miraculeusement dans l’Eglise, mais cette éventualité était peu vraisemblable, du fait de l’anémie du milieu où il aurait dû normalement naître et s’épanouir. L’amour du passé qui subsistait dans l’Eglise était un amour de gardien de relique et de musée, pour ranimer l’art chrétien il fallait en appeler à la vitalité de l’art profane. Mais dans quelle mesure les formes et l’esprit de l’art moderne pouvaient-ils satisfaire aux exigences essentielles d’un art chrétien, d’un art religieux ? » [2]
 
Comment la revue se situe-t-elle devant la question sur le potentiel religieux de l’art moderne et sur sa capacité à répondre aux besoins de l’Eglise ? Dans un premier temps, le P. Couturier doutait à la fois de la possibilité religieuse d’un art non figuratif et des capacités d’un artiste étranger à la sensibilité chrétienne de représenter le divin. D’une part, en effet, le christianisme a toujours affirmé, contre les iconoclastes, la figurabilité de Dieu, sous la forme incarné et visible du Fils ; or, le cubisme défigure tous les visages, l’art abstrait les supprime, que devient alors cette religion de l’image vraie, « peut-on construire et décorer une église dans l’esprit de l’art moderne, quand l’art moderne défigure méchamment la face humaine jusqu’au chaos illisible des lignes et des couleurs ? N’y a-t-il pas le symptôme d’une fracture de l’histoire qui, comme le voulait Breton, renie jusqu’à la fondation gréco-chrétienne de l’image réaliste ? La peinture moderne n’est-elle pas le corrélat plastique exact de la mort du Dieu chrétien ? Picasso n’est-il pas le Nietzsche de la peinture ? »[3]. Couturier posait en tout cas la nécessité pour l’artiste qui abordait des sujets chrétiens ou travaillait pour l’Eglise, de faire un approfondissement personnel, de se pénétrer de la liturgie, des Ecritures Saintes, et des besoins réels des fidèles mais, écrivait-il, « ils en sont incapables, ils font leur œuvre et quand ils ne la font pas, ils sont dans un état d’angoisse qui les rend incapables de toute préparation lointaine »[4]. Malgré ce pessimisme, Couturier évolua et paria finalement sur le génie : Puisqu’il était pratiquement impossible d’avoir des artistes chrétiens, qui soient à la fois des croyants et des génies, on songea à faire appel à des artistes de talent, quelles que fussent leurs convictions religieuses ou leur absence de convictions, ce qui était tout à fait conforme à la tradition de l’Eglise latine. « Aux grands hommes les grandes choses…Ne décidons pas si vite qui est croyant et qui est incroyant…S’ils sont de vrais artistes, les intuitions spirituelles propres aux génies suppléent en eux aux insuffisances de la foi ». « Les conditions idéales pour l’Art Sacré restera cependant celle de l’artiste de génie qui serait un saint. A défaut, mieux vaut encore pour le salut de l’art chrétien le génie sans la foi que le croyant sans talent ». Et Couturier ne s’éloignera plus de cette philosophie, car pour lui il en allait de la crédibilité de l’Eglise ; dans la production d’œuvre d’art, « c’est le visage que l’Eglise présente au monde qui est en cause ».
 
On fit donc appel aux plus grands : à Henri Matisse, Germaine Richier, Fernand Léger, Jean Lurçat, Marc Chagall, autant qu’à Alfred Manessier, Jean Bazaine, Roger Bissière. Matisse comprenait fort bien, comme toute sa génération, ce que l’Eglise voulait et se mit au travail avec sérieux. Cette collaboration avec les maîtres de l’art vivant, vécue comme une réconciliation entre l’Eglise et les artistes, aboutit à quelques chefs d’œuvre, à quelques « miracles » comme les églises d’Assy, de Ronchamp, d’Audincourt, ou la chapelle de Vence…il y eut une sorte d’état de grâce d’une décennie ou deux avec ces artistes qui n’étaient pas des artistes d’avant-garde mais les moins modernes des modernes. L’art contemporain a continué d’évoluer et a pris les directions nouvelles que l’on sait avec l’art conceptuel, du ready made au body art et à l’abject art  Quand à l’Eglise, après la mort de Couturier en 1955 elle a préféré clore le débat initié par lui. Dans les années 1970-80 quand reprirent les grandes commandes de l’Etat, l’Eglise, dans son rôle d’affectataire, ne chercha guère à influencer ni à guider les artistes, on peut dire qu’elle se laissa plutôt subjuguer par eux dans sa volonté touchante et parfois pathétique de dialogue avec l’art. Un bon exemple est la fameuse cathédrale d’Evry, où malgré la belle qualité du bâtiment, « l’impression de vide, d’inhabitation est saisissante » (A. Besançon). L’architecte, écrit Françoise Caussé, « y a concassé de façon éclectique un fatras de symboles vidés de leur substance et empruntés à diverses traditions (la référence à la loge royale de Versailles, l’emprunt au Modulor de Le Corbusier, la touche écolo-mystique, la jardinière babylonienne)…Babylone, symbole de l’éclatement des langues et des cultures, considérée sans rire comme significative d’un lieu de culte chrétien ». Sur la question des images la solution retenue sans déranger l’architecte « était de les placer dans le futur Centre national d’art sacré. Par un déplacement saisissant, l’art dit ‘sacré’ n’avait plus sa place dans l’église, le musée remplaçait le lieu de culte »[5].
 
A part quelques rares réussites, particulièrement dans l’art du vitrail – les réalisations de l’art sacré contemporain laissent pour le moins un sentiment d’insatisfaction quand ce n’est pas de rejet. Et comment pourrait-il en être autrement puisque la création contemporaine elle-même dans son ensemble récuse désormais les notions d’œuvre d’art et de beauté.
 
2. L’art existe-t-il encore ?
 
Aujourd’hui la question de la définition de l’art est des plus polémique ; la plus grande incertitude règne sur la question de savoir ce qu’est une œuvre d’art. Une des raisons de cette situation est que depuis un siècle, les arts n’ont plus le beau pour enjeu principal (J.-F. Lyotard). Les mésaventures de la beauté conduisent ainsi à une fin de l’art. La toute-puissance de l’artiste explique aussi ce malaise. Si n’importe quel objet banal et trivial, comme l’urinoir de Duchamp, peut par la seule volonté de l’artiste se transformer en œuvre d’art, alors la question n’est plus : qu’est-ce que l’art, mais : quand il y a t-il de l’art ? Il y a de l’art quand l’artiste décide que c’est de l’art. En fait l’aventure de l’art moderne apparaît comme l’histoire de la déconstruction d’un concept dont l’évolution s’est étendue sur presque deux millénaires. Désormais, l’art ne doit pas nécessairement être beau, ni imiter, ni représenter quelque chose, ni même déployer ses formes dans un espace pictural, n’importe quoi peut être de l’art et tout le monde est un artiste. « De toute façon, les enjeux de l’art ont changé et on ne peut plus dire comme auparavant que l’art « représente », la fonction traditionnelle d’illustration n’étant plus de mise dans une conception de l’art qui valorise essentiellement la liberté créatrice. Pourtant il est intéressant d’observer combien les nouvelles conceptions de l’art portées par des artistes modernes sont nourries de conceptions anthropologiques et théologiques spécifiques qui sont des conceptions chrétiennes qui ont marqué notre culture en profondeur »[6].
 
Il n’empêche : le discours de et sur l’art contemporain s’avère pour le moins difficilement conciliable avec l’idée que l’Eglise catholique se fait de l’art. Le concile Vatican II, en 1965, dans la Constitution sur la Liturgie Sacrosanctum Concilium souligne l’importance et la dignité « des beaux-arts, mais surtout l’art religieux et ce qui en est le sommet, l’art sacré. Par nature, ils visent à exprimer de quelque façon dans les œuvres humaines la beauté infinie de Dieu » ( § 122).
 
Deux remarques : on notera d’abord que le concile se situe dans une conception « religieuse » de l’art comme représentation sensible du divin, même indirectement au sens où dans un portrait, un paysage, une nature morte, il peut y avoir quelque chose qui relève de la sensibilité ou de l’émotion « religieuses ». Ensuite on distingue art religieux et art sacré. L’art religieux est un art dont le but est de provoquer une certaine émotion et qui vise avant tout à la Beauté, en usant d’un thème religieux à seul titre de moyen. L’art religieux, tant par son essence que par sa destination, est un art profane à sujet religieux. Mais par « Art sacré » il faut entendre un art essentiellement sacré, dont le rôle est de traduire le plus directement possible les réalités surnaturelles dans un contexte de Beauté. L’Art sacré est un art liturgique, exprimant non pas un sentiment religieux, mais le dogme. C’est un art susceptible d’un usage sacré et dont la destination est formellement un lieu sacré. Distincts, art religieux et art sacré se rejoignent cependant dans le propos « de contribuer le plus possible à tourner les âmes vers Dieu ».
 
L’Eglise, dit aussi SC, ne canonise aucun style artistique. Elle a admis les genres de chaque époque (antiquité, renaissance, baroque, moderne) selon un principe de continuité et de croissance, mais elle n’en observe pas moins un certain discernement. Elle respecte la liberté de l’artiste qui « veut servir la gloire de Dieu » mais elle reste attentive à ce que les œuvres destinées à l’église s’accordent avec la foi. Elle écarte donc celles dont l’insuffisance, la médiocrité, le caractère faux ou mensonger lui paraissent incompatible avec cette destination finale ainsi que celles qui peuvent heurter le sentiment religieux ou moral. La liberté de l’artiste, lors qu’il reçoit commande d’Eglise, doit être formée et accompagnée d’un point de vue religieux par des évêques ou des prêtres eux-mêmes bien formés « doués de compétence et d’amour de l’art » ( § 127). Dans l’Eglise catholique, il y a donc toujours des canons esthétiques à observer et même s’ils n’ont pas la même rigueur que dans l’Eglise orthodoxe, ils s’appliquent toujours dans un domaine qu’elle considère comme « sacré ».
 
3. La question du sacré aujourd’hui
 
Naturellement, l’idée que les concepteurs de l’art contemporain se font du sacré n’est pas la même que celle des Eglises. Comme l’a montré l’exposition « Traces du sacré » à Beaubourg, en 2008, le sacré c’est tous les sacrés pratiquement sauf un : le chrétien. Le sacré s’est complètement émancipé des religions historiques en particulier de l’Eglise catholique. « On n’assiste pas à la fin mais plutôt à l’extension universelle du sacré et dans toutes les directions, occultisme, sorcellerie, paganisme, nihilisme », remarque Jean-Louis Schlegel. Il s’agit désormais d’un sacré où « le Dieu incarné a disparu, dont l’existence est vouée aux gémonies, rarement objet de nostalgie, souvent sujet de dérision, dépecé en pièce et en morceau mais aussi objet de reconstruction, de détournement et de métamorphose »[7].
 
Ce sacré démultiplié et le sacré chrétien ont le plus grand mal à se rejoindre, dans la mesure où, comme le rappelle Catherine Grenier, « toute l’histoire de l’art moderne se fonde sur l’idée de rupture ; c’est un art en perpétuel chaos, sans identité stable ni durée, destructeur de toutes les valeurs et en premier lieu des valeurs premières de l’esthétique : la beauté, l’harmonie, la pérennité » (p. 102).
 
Ce n’est pas porter un jugement de valeur sur le travail des artistes : il peut être porteur de sens. Les artistes nous font voir ce que nous n’aimons pas ou ne voulons pas voir ; il est donc très important que des artistes dénoncent la violence du monde, la société qui exclut, qu’ils se confrontent à ce qui dépasse l’homme, qu’ils affrontent la mort, qu’ils se saisissent des sujets les plus simples ou les plus répugnant pour « exprimer l’homme » ; malheureusement cette « expression » de l’humain, on l’entend de plus en plus au sens « du presse-citron », comme le dénonce Régis Debray exemples à l’appui[8] : la fine pointe de l’art c’est d’extraire de l’humain en un minimum de temps le maximum de matière ou de liquide… En s’installant dans l’abjection, la subversion et la violence, les artistes contemporains se rendent incapables de rendre compte d’un sacré transcendant, de l’espérance chrétienne, incapables d’illustrer le mystère chrétien dans ses différentes phases, autre que celle de la Passion. Marc Fumaroli fait remarquer, à juste titre, que si les artistes contemporains s’inspirent parfois de l’iconographie chrétienne, c’est essentiellement celle du corps souffrant, des mystères douloureux : « Ni la nativité, ni l’enfance, ni la prédication ni ses miracles ni la résurrection, ni l’ascension, ni la pentecôte, n’ont la moindre chance d’effleurer dans un ‘Art’ qui ne veut se souvenir que de la passion et de la crucifixion, descellées de leur dimension divine[ …].La croix sans la gloire. La tristesse rabâcheuse de la « mort de Dieu’ sans la moindre joie d’en être délivré et, à plus forte raison sans la jubilation de savoir qu’à la fin, c’est la joie qui est divine, c’est la joie qui l’emporte » [9]
 
Conclusion
 
On le voit, accueillir de l’art contemporain dans les églises est pratiquement impossible sauf à faire du patrimoine religieux un lieu de promotion, de légitimation, d’exposition de l’art contemporain et des églises des espaces ludiques d’animation urbaine. « On veut de l’art dans les église, s’interroge C. Grenier, est-ce bien sa place, et a-t-on conscience alors qu’avec la création on doit accepter aussi la destruction, avec sa force de scandale et de provocation  ? L’art contemporain a des choses à dire aux chrétiens, mais sans doute hors des églises, à l’endroit où il s’exerce aujourd’hui : à partir du monde et dans le monde »[10]. Mais quelle politique adopter quand il s’agit de construire de nouvelles églises ou d’aménager les anciennes  ? Probablement la meilleure des solutions aujourd’hui est-elle d’en faire le moins possible… quelque chose de très simple, de très pur, sans soucis exagéré de l’art, quelque chose qui donne une image contemporaine en accord avec la nature des lieux, une Vierge ou un Crucifix ancien sur un mur nu, « une esthétique du minimum » à la manière de l’architecte anglais John Pawson, au monastère de Novi Dvur, en Tchéquie, ou du peintre maître-verrier Kim en Joong dans l’église des dominicains de Montpellier, peut-être aussi d’autres jeunes artistes chrétiens en passe de révéler ce qu’ils auraient appris dans la prière sachant que dans le déchirement et l’incohérence du moment que nous vivons, l’Eglise recompose son image éternelle. Lorsque nos églises incarneront de nouveau cette image pure, l’art sacré renaîtra dans toute son ampleur et sa beauté.


[1] Jeunesse, Œuvres Compl., Gallimard/Pléiade V, pp. 1319-1320
[2] F. Caussé, La revue ‘L’Art Sacré’, Le débat en France sur l’art et la religion 1945-1954, Cerf, 2010, p. 63.
[3] Jean-Joseph Goux, dans Art Press, n°345, mai 2008, pp. 110-111
[4] Cité dans F. Caussé, p. 466
[5] F. Caussé, p. 572.
[6] Catherine Grenier, Christianisme et culture artistique contemporaine, Conférences de Notre-Dame de Paris, 2005, Parole et Silence, p. 108. 
[7] « Traces du sacré » au centre Pompidou, Revue Esprit, Juin 2008.
[8] Dans Sur le pont d’Avignon, Flammarion, 2005, pp. 36 et 62.
[9] Paris New-York et retour, Fayard, 2009, p. 463
[10] P. 112.

fr. Joël Boudaroua


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