De l’extraordinaire dans l’ordinaire
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Qu’est-ce qui est normal, et qu’est-ce qui est anormal ? Qu’est-ce qui est ordinaire et qu’est-ce qui est extraordinaire ? En régime chrétien, la réponse n’est pas si simple. L’interprétation que propose saint Thomas d’Aquin pour le récit de la Transfiguration l’illustre à merveille.
Ce qui se passe à la Transfiguration du Seigneur – ce visage qui devient autre, ces vêtements qui resplendissent de blancheur – est-il une exception, une anomalie par rapport au cours normal des choses
et aux lois de la nature ? Oui, bien sûr !
Je passe sur les vêtements resplendissants, qu’une ménagère habile peut obtenir tout ce qu’il y a de plus naturellement. Mais le visage qui devient autre ! Là on est dans le prodige… Le visage d’un homme peut être altéré par l’émotion ou la maladie, défiguré par un accident, modifié par de la chirurgie. Mais il n’est jamais totalement autre. En-dehors de tous ces cas, un visage qui devient autre, ce n’est pas normal. Et pourtant, dans le cas de Jésus transfiguré, c’est l’inverse qui est vrai. Parce que ce qui devrait être normal, pour Jésus, c’est d’être transfiguré ! Si la nature humaine est assumée par une personne divine, le Fils unique de Dieu, éternellement uni au Père et à l’Esprit-Saint dans l’intimité de la Trinité, bref si Jésus est bien ce qu’il est, alors son visage devrait être rayonnant en permanence ! La divinité, en Jésus, devrait se répandre instantanément et à chaque instant dans tout son corps. Comment voulez-vous qu’une pauvre nature humaine y résiste ?
Or depuis qu’il a pris condition humaine en se faisant petit enfant, Jésus n’a jamais ou si peu laissé transparaître sa divinité. Quelques miracles, bien sûr ! Des enseignements d’une autorité inédite, évidemment ! Mais enfin aux yeux du quidam moyen qui observait Jésus comme on peut observer son voisin dans le train ou comme un scientifique observe un coléoptère au microscope, aux yeux de n’importe qui, Jésus était un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Or il était Dieu, et pas qu’un peu ! Ça aurait dû se voir ! Mais non.
Thomas d’Aquin parle au sujet de Jésus transfiguré du « miracle de l’interruption d’un miracle ». Parce qu’à cet instant, et à cet instant seulement – en tout cas avant la résurrection –, Jésus a exactement l’apparence qu’il devrait avoir en permanence. À cet instant, Jésus est dévoilé comme ce qu’il est réellement. Le miracle, l’anormal, c’était que d’habitude sa divinité se tenait cachée, n’éclatait pas au grand jour. Mais le grand jour, justement, c’est lorsque Jésus décide d’être normal, et pour lui, être normal, c’est être Dieu. Et que ça se voie.
Pourquoi Jésus avait-il jusque-là miraculeusement retenu sa divinité de s’emparer de sa nature humaine pour la glorifier définitivement ? Par amour. Pour partager vraiment notre condition humaine jusque dans son humilité, sa nudité, sa banale médiocrité. Pour être l’un de nous, comme nous. Et pourquoi, au jour de la Transfiguration, Jésus a-t-il interrompu quelques instants le miracle de son abaissement ? Par amour. Parce qu’il fallait qu’à l’approche de sa condamnation et de sa mort brutale sur la Croix, quelques disciples choisis aient entrevu son identité profonde, qui Jésus était vraiment, pour pouvoir conserver la foi et l’espérance d’être sauvés par sa puissance et de ressusciter avec lui. Tout ce que fait Jésus, c’est par amour. Lorsqu’il se fait miraculeusement ordinaire, c’est par amour, et lorsqu’il se révèle comme extraordinaire, c’est par amour. Et ce faisant, il nous montre notre propre destin. En nous unissant à Jésus, nous sommes appelés nous-aussi à être transfigurés, glorifiés, en notre âme et en notre corps, parce que la charité de Dieu se sera emparé de toute notre personne.
Ce qui nous mène au deuxième enseignement du récit de la Transfiguration, lorsque l’Église nous le propose en plein carême. Car cette oscillation et ce renversement de l’ordinaire à l’extraordinaire, du normal à l’anormal, ce n’est pas réservé au Christ, et cela doit inspirer la manière dont nous vivons notre carême.
À bien y réfléchir, un baptisé est-il en régime ordinaire ou en régime extraordinaire lorsqu’il s’efforce de se convertir en profondeur pendant le temps du carême, par une pratique plus intense de la prière, de l’aumône et du jeûne ? Je parle du baptisé qui a décidé de réellement prendre des moyens accordés à la fin qu’il se propose : se tourner davantage vers Dieu et le prochain. Non pas seulement celui qui s’accorde une cure de désintoxication et d’amaigrissement à la faveur du carême, mais celui dont les efforts sont tendus vers l’amour du Christ et du prochain plutôt que vers le seul perfectionnement esthétique ou moral de soi-même. Ce baptisé-là, exemplaire, est-il pendant le carême en régime ordinaire ou en régime extraordinaire ?
Par rapport à la médiocrité du monde ou par rapport à sa propre médiocrité routinière, ce chrétien produit un effort extraordinaire. Le chrétien en carême est transfiguré, en tout cas il devrait l’être. Il resplendit des œuvres de la foi, de l’espérance et de la charité, là où le reste de l’année est sans doute plus terne. Extraordinaire, donc. Mais il en va du chrétien comme du Christ. C’est la transfiguration du carême qui devrait être son état normal, et la grisaille du temps ordinaire qui devrait être l’exception. Par rapport à la grandeur de sa vocation à la sainteté, le chrétien en carême ne fait que se mettre au niveau.
Ce renversement de perspective doit nous interroger sur le choix des moyens que nous prenons pendant le carême pour viser l’amour efficace du Christ et du prochain. D’un côté, il est illusoire de penser que nous arriverons à faire mieux sans un réel effort pour faire plus. Le pari d’améliorer la qualité sans toucher au paramètre de la quantité – dans la prière, par exemple – est presque à coup sûr un pari perdant ; pour faire mieux, il faut faire plus. D’un autre côté, si c’est le régime du carême, le régime du chrétien transfiguré, qui devrait être l’ordinaire, et le reste du temps qui est anormal, peut-être faut-il viser des efforts qui soient durables. Un effort de carême d’une telle radicalité qu’il serait insoutenable dans la durée n’est peut-être pas souhaitable.
Un effort de carême réellement exigeant mais qui peut être poursuivi après Pâques et toute notre vie, voilà
l’objectif : car alors, l’extraordinaire devient ordinaire, le chrétien transfiguré devient le chrétien normal, alors le Christ fait réellement son œuvre en nous. Amen.
fr. Jean-Thomas de Beauregard, op
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