1. Les animaux ont-ils une âme ?

Tout dépend de ce que l’on entend par  » âme  » : s’il s’agit de cette réalité spirituelle, impalpable, qui désigne au fond la dimension sacrée de la personne humaine, et donc une intériorité  » capable de Dieu « , de relation avec lui, capable d’un logos sur lui et sur le monde, d’un discours articulé, privilège de la raison, signe d’une conscience, heureuse ou malheureuse, alors je dis non. Dans le livre de la Genèse seul l’être humain est créé à l’image de Dieu. Seul l’être humain peut répondre à la grâce par le don de sa liberté. Il ne tire des animaux aucune  » aide qui lui soit assorti « , aucune ressemblance frappante qui le trouble au point de chercher à ne faire qu’une seule chair. Quand Dieu crée l’être humain il se tourne vers ses propres profondeurs, semble se consulter :  » Faisons l’homme  » . Il y a comme un saut dans le texte, un abîme qui laisse bouche bée.

2. Donc, les animaux n’ont pas d’âme !

C’est bien plus futé comme énigme ! En effet, si on entend par  » âme  » ce principe vital, ce souffle que Dieu donne aux êtres, qui les distingue radicalement de l’objet, de la chose dont je peux user et abuser, alors je dis oui, les animaux ont une âme. Ce souffle de vie est l’effet de la parole et de la volonté créatrice de Dieu :  » Dieu dit :  » Que la terre produise des êtres vivants « . Ce souffle n’est pas une baisse de régime du Dieu créateur, mal inspiré en créant les animaux qui n’arrivent pas à notre cheville ; il traverse la grande chaîne du vivant, affine peu à peu les espèces et les êtres qui les composent, jusqu’à leur configurer un psychisme, parfois évolué comme chez les primates supérieurs. C’est dans ce souffle, et par ce souffle fondamental, immatériel, venu de Dieu, que peu à peu, lentement, des êtres vivants émergent de leurs espèces tout en y appartenant. C’est ce souffle qui pénètre les êtres vivants les plus opaques, protozoaires and co, les lois et nécessités qui régissent les meutes, et les aide obscurément à ne pas être enfermés dans la seule loi de la jungle. Le loup dominant qui s’arrête à la gueule offerte de son subalterne, sans l’endommager, est créé aujourd’hui dans ce souffle, nous aurions tendance à l’oublier. Il est évident qu’il y a une grande différence entre une chenille somnolente et une mère chimpanzé capable de comportements sociaux évolués. En amont de l’instinct animal, qui nous émerveille ou parfois nous terrifie, au cœur des lois de la création, la Bible affirme qu’il y a une intention. Ainsi en est-il de la grenouille !

3. On parle aujourd’hui des droits de l’animal, qu’en pensez-vous ?

On parle d’autant plus des droits de l’animal qu’on ne sait plus très bien ce qu’est la nature humaine, dont on doute qu’elle existe. Comment croire à une  » essence « , à une  » nature  » quand l’homme, désormais  » sans qualité « , profondément disloqué, disqualifié par l’histoire de sa violence meurtrière, offre souvent le spectacle d’une animalité incontrôlée et grégaire. Comment croire à une liberté singulière, personnelle quand, en plus de ce terrible constat, toute idée de transcendance a été chassée ? Pourtant, paradoxalement, les droits de l’homme sont aujourd’hui entrés dans nos consciences en vertu de notre perception, laïque ou religieuse, de la dignité de la personne humaine. On ne peut pas parler de la dignité d’une fourmi, ni d’un bonobo, primate extraordinairement évolué. Ce terme renvoie trop à cette notion d’intériorité dont j’ai parlé, à cette capacité d’articuler une parole, un logos, scientifique, artistique philosophique ou théologique, bref à cette souveraine liberté cabossée qui nous habite. Jusqu’à preuve du contraire, on n’a jamais assisté à un congrès de gorilles sur la nature réelle ou supposée de l’être humain ! Ce langage du droit de l’animal est d’ailleurs redoutable aussi pour l’animal. On peut alors faire comme aux Etats-Unis où des chiens sont jugés pour des actes délictueux. Non, laissons l’animal à son innocence, c’est-à-dire à sa  » virginité morale « , puisqu’il n’a pas accès au discernement du bien et du mal. Il est beau comme ça. Ainsi en est-il du lion qui broie sa gazelle !

4. Au fait, quelle place occupe l’animal dans la Bible ?

Une place magnifique. Toutes ces créatures chantent la gloire de Dieu. Leur être n’est pas qu’une fonction. Il est un chant. Les psaumes sont remplis de cette vérité perdue pour nous modernes, qui chosifions la création pour la mieux consommer, mieux nous répandre, et à coup sûr nous perdre. Rappelons que tous les animaux, chacun selon son espèce, font partie de l’alliance conclue entre Dieu et les hommes ; ils sont tous représentés dans l’arche de Noé. Et le signe de cette alliance n’est pas inscrit dans le cœur, comme en Jérémie 31,31sv., mais dans l’Univers, sous la forme sympathique de l’arc-en-ciel  » pour signifier qu’elle ne se limite pas à une partie seulement du monde créé, mais l’embrasse dans sa totalité « , écrit l’exégète le Père Lyonnet. Qu’ils sont concernés par la loi mosaïque, que le shabbat vaut autant pour le bœuf qui a besoin de repos que pour le serviteur ou l’émigré, Dt 5,14. Tiens, tiens, les droits de l’animal ne seraient-ils pas d’abord les devoirs de l’être humain à son égard ! Rappelons que le fait de consommer la chair d’un être vivant n’est qu’une des nombreuses conséquences du péché. Avant celui-ci la prescription divine est formelle : bêtes et hommes sont nourris à l’herbe !, Genèse 1, 29-30. Une vraie malédiction ! Utopique ou prophétique ? C’est mignon pour le foie gras! Ils sont dignes d’être offerts en sacrifice, (les animaux, pas les foies gras !) jusqu’à ce que le Christ en personne abolisse ces sacrifices par le dépassement du sien. Enfin certains animaux ont un tel pouvoir symbolique qu’ils ont pu représenter les plus hautes qualités, les plus hautes figures ou les pires défauts de l’être humain. L’Agneau représente le Christ, la sauterelle l’Egyptien, les bêtes de la mer, nos pulsions indomptées, ou le Satan !

5. Quand mon chien Trompette va mourir, le retrouverai-je là-haut ?

Audacieuse et très émouvante question. Aussi métaphysique qu’affective. Apparemment il n’est pas raisonnable d’imaginer un paradis pour les bêtes, puisqu’elles n’ont pas d’âme spirituelle. Elles ne sont pas  » capables de Dieu « . Nous nous heurtons alors à un scandale sans fin. Comment, ce petit chien attaché à un arbre au bord de l’autoroute par des lâches, et qui  » crève  » lentement, la corde s’enfonçant dans le cou, Dieu qui est Charité ne répondrait pas de lui ! C’est insensé. La théologie a beau affirmer que l’homme récapitule l’Univers, cette vérité profonde n’empêche pas que c’est bien cet animal qui a horriblement subi la cruauté humaine et non moi. Nous ne sommes pas avec la théologie de la récapitulation dans l’univers bouddhiste où une goutte se perd dans une autre au profit de la permanence générale de l’océan. Oublier la question, feindre de la réduire en l’élargissant à l’homme ne serait-ce pas  » noyer le poisson  » ? L’exégète très sérieux, le père Lyonnet, écrit que  » la rédemption de l’univers est une conséquence de la rédemption du corps de l’homme « , phrase très juste en ce qu’elle maintient uni ce que Dieu n’a jamais voulu séparer : l’être humain et le corps de la création qui nous a fait vivre, dont on s’est nourri, qui nous a porté à l’étonnement, commencement de toute philosophie, et dont on serait débarrassé pour une meilleure spiritualisation ! Quelle ingratitude ! La rédemption de l’univers est une donnée scripturaire dogmatique, inlassablement présente dans notre tradition, les Pères grecs en tête. St Paul parle de  » la liberté de la gloire des enfants de Dieu  » à laquelle parvient aussi toute la création qui  » gémit dans les douleurs de l’enfantement « . Au canon de la messe le  » toi qui sanctifies toutes choses  » intègre aussi cette réalité bien mystérieuse. A moins que notre raisonnement ne vide de son contenu et de ses membres le mot  » univers  » pour en faire je ne sais quelle paraphrase de la seule identité humaine. L’univers, c’est bien ce qui me porte, et les éléments qui le constituent. Appelons un chat un chat. ça va faire désordre ! Mais non, rien ne fait nombre là-haut, atterris ! Il y aura bien-sûr un sérieux époussetage, mais la quintessence restera fabuleuse.

6. Je ne comprends pas, ils n’ont pas d’âme immortelle et n’ont aucune conscience !

La grandeur de Dieu est bien plus radicale que la pauvreté de ses créatures dans la mort. Si l’animal n’a pas d’âme immortelle, qu’est-ce qui empêche Dieu de le re-créer à partir de la mémoire qu’il a de lui. Dieu est fidèle. N’oublions pas que, d’après Genèse, ils sont pénétrés du souffle immatériel de Dieu. Ce souffle associé à cette mémoire, qui en a sondé la puissance ? Trompette n’a pas de conscience, et alors ne sommes-nous pas la conscience de l’Univers. Dieu a voulu que la charité de l’homme aille jusqu’à cette suppléance, il n’en a jamais fait un critère d’élimination.

7. Donc il y a un paradis pour les animaux !

Mieux : il n’y a pas un paradis qui leur serait réservé, sorte de parc surnaturel ; il y a le Royaume où eux et nous serons, en Christ, Foyer de toutes convergences. Chacun selon son état propre, son degré d’éveil : ou selon son espèce, ou selon l’ultime évolution qui la couronne, ou selon son individualité propre si Dieu le juge ainsi. Nous ne savons pas. Les grandes images bibliques de réconciliation entre l’homme et l’animal, dont la fameuse vision d’Isaïe 11, 6sv, expriment cette attente. Ce soupir fait partie de la théologie. Oui,  » pas un de ces petits passereaux ne tombe à terre sans que votre Père le sache « . Jésus singularise le piaf pourtant inséparable de sa bande. Si un roitelet tombe dans l’escarcelle de la mort sous le regard de Dieu, c’est bien que cette mort ne laisse pas Dieu indifférent. Jésus ne donne t-il pas à entendre un sous-entendu… Si les animaux ne sont pas  » capables de Dieu « , Dieu est capable d’eux. Et nous bien-sûr dont la mission première fut de les nommer. Eux qui, parfois, sont un peu capables de nous, et nous gratifient d’un regard. Est-ce trop  » bête  » ce que je dis ?

fr. Guy Touton op