Conférence du Carême, février 2008

La semaine dernière nous avons médité ensemble sur la suite du Christ au désert. Cette semaine le désert s’ouvre de nouveau devant nous. C’est le Christ lui-même qui nous y mène avec ses apôtres choisis. Mt 17, 1 : « Six jour après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les emmène à l’écart sur une haute montagne ». Pendant ce temps de Carême nous tâchons de nous retrouver à l’écart, de suspendre pour un court instant nos occupations quotidiennes pour nous mettre à l’école de Jésus, pour nous asseoir à ses pieds, pour écouter sa parole, pour prier. Quoi qu’il en soit de notre prière à nous, nous aimons suivre le Christ dans le désert, car nous savons que c’est là qu’il prie. Saint Luc commence son récit de la Transfiguration en disant : « prenant avec lui Pierre, Jean et Jacques, il gravit la montagne pour prier » (Lc 9, 28). Ayons confiance en cette prière du Christ. Il a intercédé pour nous durant son ministère terrestre – le magnifique chapitre 17 de S. Jean en témoigne ; il continue d’intercéder pour nous aujourd’hui auprès de son Père – l’épître aux Hébreux nous l’enseigne : le Christ Jésus « est capable de sauver de façon définitive ceux qui par lui s’avancent vers Dieu, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur » (He 7, 25). Mais aujourd’hui tâchons suivre le Christ sur le mont Thabor, là où il nous introduira dans sa prière, là où il nous illuminera de l’éclat éternel de sa beauté. Ce soir notre prière sera de contempler Jésus prier.

Six jour après. Six jour après quoi ? Matthieu, comme les autres évangélistes synoptiques, rapporte que la Transfiguration a lieu une semaine après la profession de foi de Pierre. Le chef des apôtres proclame : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Jésus, en réponse, annonce pour la première fois qu’il montera « à Jérusalem pour y souffrir beaucoup… pour y être tué et, le troisième jour, ressusciter » (Mt 18, 21). Suivre le Christ sur le mont Thabor, c’est faire un pas vers sa Pâque. C’est dans le même mouvement que six jours après il amène ses disciples sur « une haute montagne ». Six jour, le temps de l’œuvre accomplit, le temps de la semaine de travail qui pèse de tout son poids de fatigue, le temps qui aspire au repos du Seigneur. Toute la tragédie de l’humanité consiste précisément en ce que l’homme, créé le sixième jour comme un couronnement de l’œuvre divine, a été tiré du néant avec la vocation d’entrer dans le repos de Dieu, d’entrer dans son sabbat, dans la vie intime de la Trinité. Mais voilà que par la rupture de son amitié avec Dieu, l’homme se trouve hors de ce rythme béni, hors de sa vocation. Les fils d’Adam sont englués dans le travail sans fin qui ne rassasie plus –la terre ne produisant que les épines et les ronces (Gn 3, 18), qui ne mène plus au repos véritable, qui n’aboutit plus au sabbat que l’homme désire pourtant de tout son être – car il a été créé pour ce repos en Dieu ! – et qu’il ne peut plus obtenir. « Alors, j’en ai fait le serment dans ma colère, jamais ils n’entreront dans mon repos ! » (Ps 94, 11) Ce repos du septième jour, inaccessible pour notre âme vagabonde, interdit par la flamme du glaive fulgurant que tient le chérubin aux abord d’Eden (Gn 3, 24), c’est Jésus qui nous y introduit par son humble prière.

Il prie de nuit. Je ne l’ai jamais remarqué jusqu’ici, mais la Transfiguration a lieu la nuit. S. Luc l’indique assez clairement : Jésus se retire sur une montagne pour prier, ce qu’il fait d’habitude la nuit, ses disciples s’endorment (Lc 9, 32) – c’est déjà la Gethsémani qui se profile ici ! – ils se réveillent tout d’un coup à cause de l’éclat de gloire. Après la vision, l’évangéliste précise bien : « le jour suivant », ils descendent de la montagne (Lc 9, 37). Le désert, la nuit, la haute montagne.

Cette indication du lieu – la haute montagne- a aussi quelque chose à nous dire. La montagne dans le langage biblique a toujours été un lieu du sacrifice, de la manifestation divine, de l’enseignement solennel. Sur la montagne, Dieu dresse un signe de son Alliance. S. Matthieu précise qu’il s’agit ici d’une « haute montagne ». Cette expression revient chez lui à trois reprises. Ici, pour désigner le Thabor. Mais avant cela, c’est le Tentateur qui porte Jésus « sur une haute montagne » pour lui montrer tous les royaumes du monde avec leur gloire. « Tout cela je te le donnerai si, te prosternant, tu me rends hommage » (Mt 4, 9). A la fin du récit évangélique, Jésus apparaît à ses disciples sur une haute montagne après avoir souffert sa Passion volontaire. « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). Et les disciples, en se prosternant devant lui, l’adorent. Trois « hautes montagnes » chez Matthieu : celle de la Tentation – « prosterne-toi devant moi et tu auras la gloire de tous les royaumes » ; celle de l’Ascension – les disciples se prosternent devant le Ressuscité qui a reçu tout pouvoir ; celle de notre récit, où Jésus est transfiguré devant nous. « Son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière » (Mt 17, 2). Et nous nous arrêtons dans l’adoration émerveillée. La nuée lumineuse nous couvre alors de son ombre, et la voix du Père clame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur, écoutez-le » (Mt 17, 5).

Sur la haute montagne la prière de Jésus nous introduit dans la gloire véritable, celle de l’éclat de la Trinité, mais d’abord, vous vous en souvenez, il nous faut passer par le témoignage de Moïse et d’Elie.

En effet, lorsque les disciples sont réveillés par l’éclat du Christ, ils le découvrent en train de converser avec Moïse et Elie. Lc 9, 30-31 « Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Elie qui, apparus en gloire, parlaient de son départ qu’il allait accomplir à Jérusalem ». Ils parlent de sa Pâque, de sa Passion, de son Exode. La Loi et les Prophètes, tout l’Ancien Testament, sont là pour que nous puissions comprendre ce que Jésus nous manifeste. Moïse remonte du séjour des morts, Elie descend d’en haut : il n’a pas goûté la mort, étant monté dans le tourbillon de feu. Tous les deux s’inclinent devant le Maître des morts et des vivants. Comme dit S. Jean Chrysostome : le Christ « veut leur apprendre qu’il est le maître de la vie et de la mort, et c’est dans ce dessein qu’il fait paraître Moïse, qui avait payé le tribut à la mort, et Élie, qui n’y avait pas encore été soumis ». Les deux prophètes indiquent aux disciples celui qui fait passer toute l’humanité de l’Egypte de la mort à la terre promise de la vie éternelle.

Voilà que cette vie éternelle rayonne en lui. Voilà que la lumière de Dieu illumine nos ténèbres. Cette lumière, cette gloire qui pendant des siècles ne trouvait pas où s’établir dresse sa tente parmi nous en s’incarnant. En Christ Jésus, Dieu a dressé sa tente parmi nous. Lui, il est le Temple Véritable, « en sa chair habite corporellement toute la plénitude de la divinité ». « Le Père a mis en lui tout son amour » et « l’Esprit Saint le couvre de son ombre ». Le Verbe Incarné, le Fils éternel rayonne dans la nuit de notre monde et « les ténèbres ne peuvent pas le saisir ». « Il est la Lumière Véritable qui éclaire tout homme venant dans le monde ». Il est « le Fils, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ». Cet homme est « Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance qui soutient l’univers par sa parole puissante ». « Venez, adorons-le » !

« Il est beau pour nous d’être ici ! » Mt 17, 4. Pierre s’exclame émerveillé : il est beau pour nous d’être ici ! Ce que nous traduisons d’habitude par « il est heureux que nous soyons ici, il est bon pour nous d’être ici », le texte grec le dit littéralement – et avec la formule identique chez les trois évangélistes – « il est beau pour nous d’être ici ! ». La beauté de Dieu resplendit et l’homme se prosterne en adoration devant cet éclat.

Notre Carême doit rendre notre cœur apte à s’émerveiller devant Dieu. Il nous faut apprendre – patiemment et joyeusement – à s’émerveiller devant Dieu, à savourer sa beauté. C’est étonnant, mais on ne parle presque jamais de la beauté de Dieu, et pourtant il est beau ! « Toi, le lumineux, le magnifique ! » – s’écrier le psalmiste. « Tu es le plus beau des enfants des hommes » – prophétisait l’autre. « Qui regarde vers lui, resplendira, sans ombre ni trouble au visage ! » Dieu rayonne, c’est ça, sa gloire, c’est ça, sa grâce – un rayonnement de bienveillance, un visage gracieux et beau qui se penche sur la créature tirée de la boue pour l’illuminer, pour l’animer, pour l’élever à sa lumière. Dieu est beau ! Il est beau pour nous d’être en sa présence.

L’émerveillement, l’adoration qui en jaillit sont les fondements de la vie chrétienne. Savoir se prosterner, savoir être saisi d’admiration – voilà un art que l’âme humaine a à cultiver. Et lorsque notre âme est comme suspendue par cette beauté qui se penche vers elle, le corps, lui, suit fidèlement et pose un geste de respect. Un commentateur médiéval remarque : « Les saints Apôtres tombent la face contre terre (Gn 17,3 Nb 16,4 16,52 Tb 12,16 Gn 49,17 Is 28,13 Jn 18,26), circonstance qui est une preuve de leur sainteté; car dans les saintes Écritures, nous voyons les saints tomber le visage contre terre, tandis que les impies sont renversés en arrière ». Savoir adorer est une fleur de sainteté. Être renversé, ne percevoir dans la beauté que la violence, la force, la puissance de l’éclat est un signe indubitable de l’impiété. L’impie ne sait pas s’émerveiller. Il peut être étonné, déconcerté, désempare, il ne peut pas s’émerveiller, il ne sait plus adorer.

La chair de Jésus rayonne donc de sa gloire divine. En lui s’accomplit la vocation de notre corps, de tout corps créé. Ce corps a été fait pour rayonner de la beauté de Dieu, pour en être un signe, une expression fidèle, pour être l’éclat de l’âme. Le péché fait sombré notre âme dans les ténèbres – à force de vouloir être son propre soleil on devient un trou noir ! – du même coup, notre corps devient un poids insupportable. « Tu es poussière et tu reviendras à la poussière » ou, comme le disaient les Grecs, que l’on aime maintenant à faire passer pour les grands défenseurs du corps : « Le corps est un tombeau de l’âme ! » Non, ce n’est pas en Grèce classique que le corps resplendit d’une lumière plus grande que celle de soleil. C’est en Palestine, c’est dans la chair du charpentier juif que pour la première fois le corps retrouve tout son éclat, toute sa gloire, toute sa grâce et toute sa beauté !

Comme dit S. Paul (2 Tm 1, 10) : « Notre Sauveur
le Christ Jésus
s’est manifesté
en détruisant la mort
et en faisant resplendir la vie et l’immortalité
par l’annonce de l’Evangile ». La vie éternelle, celle qui brillera de tout son éclat dans la chair du Ressuscité, se manifeste déjà dans la nuit de Thabor. Pour nous ce point est fondamental. La vie éternelle n’est pas une existence qui commencerait une fois nous sommes morts. Elle n’est pas la vie après la mort, un rajout plus ou moins hypothétique à notre vie actuelle, sans lien avec ce que nous sommes en train de vivre, sans enracinement dans la vie présente. Non, la vie éternelle a déjà commencé. Elle a été semée en notre chair au moment de notre baptême, de notre conversion. Elle grandit, elle se déploie, elle se développe par chaque acte de charité que nous posons. Elle cherche à rayonner dans l’opacité et la lourdeur de notre quotidien. Elle désire éclore dans la grisaille de notre médiocrité. La vie éternelle a déjà commencé, elle percera le voile de notre mort, elle ira plus loin que ce que nous voyons maintenant, mais elle est déjà en marche. La vie de Dieu est déjà en œuvre en nous. Elle est tellement immense, tellement riche de virtualités, de force, d’élan qu’il lui faut une éternité entière pour se déployer.

En nous cette vie éternelle se déploiera donc dans la durée infinie, dans les siècles des siècles. En Jésus elle est présente entièrement, dans sa totalité. En Christ toute la vie éternelle est donnée, nous est donnée, comme si le soleil se consumait, se donnait en un seul rayon. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour » (Mt 17, 5). Tout l’amour de Dieu. Absolument tout. Il n’y a pas une goutte, il n’y a pas une miette, il n’y a pas une parcelle de cet amour infini qui ne rayonnerait dans le Corps du Christ, à travers ce Corps. Dieu aime chaque âme, chaque homme, chaque créature, c’est dans son Verbe qu’il les aime. C’est dans son Verbe éternel que le Père conçoit chacun de nous, c’est en son Fils que le Père s’émerveille devant cet univers qui n’existe pourtant pas encore. C’est parce que Dieu tombe amoureux de cet univers dans son Amour qui est l’Esprit Saint, qu’il le tire du néant pour l’introduire dans sa vie intime. Dieu aime chaque homme, qu’il soit catholique ou musulman, qu’il soit croyant ou athée, qu’il soit saint ou « pas encore », mais c’est en Jésus que Dieu aime les catholiques, les musulmans, les saints et les pécheurs, les anges et les démons – « celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ». De cet amour Dieu aime tout homme et il « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité – dit l’apôtre (1 Tm 2, 4-6). Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous ».

Dieu voit le monde à travers le prisme du Corps glorifié de son Fils. C’est en lui qu’il nous donne tout son Amour. L’Esprit Saint, l’amour de Dieu nous atteint par la très sainte humanité de Jésus. Quand Dieu voit le monde à travers ce prisme de la chair de Jésus, Dieu le voit beau. Dans la chair du Christ, la beauté de Dieu rayonne sur monde ; dans la chair du Christ la beauté du monde rayonne aux yeux de Dieu. Vous connaissez sans doute ce fameux croquis de S. Jean de la Croix qui a inspiré Salvador Dali pour sa Crucifixion. Nous voyons la Croix d’en haut, comme le Père le voit des cieux, l’immense Croix qui relie le ciel absolument noir, le signe du mystère impénétrable de Dieu, et la terre, avec son lac, ses pécheurs, ses personnages perdus dans le désert. Le Père voit le monde dans la chair de son Fils.

Pour que la laideur du péché puisse devenir aimable aux yeux de Dieu, le Fils l’assume dans sa chair. Pour que cette Beauté puisse illuminer notre laideur, le plus beau des enfants des hommes se laissera défigurer dans sa Passion. Souvenons-nous de cette prophétie d’Isaïe : « comme un surgeon il a grandi devant lui,
Comme une racine en terre aride ;
Sans beauté ni éclat pour attirer nos regards,
Et sans apparence qui nous eut séduit ;
Objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance,
Comme quelqu’un devant qui on se voile la face,
Méprisé, nous n’en faisions aucun cas » (Is 53, 2-3)

Le mystère de la Croix ! Impénétrable pour le cœur qui ne sait pas adorer. Un mystère exposé aux yeux du monde et incompréhensible pour le monde. Un mystère prêché partout et inaccessible à celui qui refuse de s’émerveiller devant la beauté de tant de miséricorde.

Il y a – il y a eu toujours et il y aura toujours – cette tentation de chercher un christianisme caché, un message secret du Christ que l’Eglise nous aurait dissimulé. Un Evangile interdit que le Vatican protégerait dans ses bibliothèques souterraines. Peut nous importe que les apocryphes soient publiés depuis longtemps dans la Pléiade : nous sommes trop paresseux pour aller les lire, il nous est plus simple de projeter nos phantasmes sur une liaison cachée de Jésus avec Marie-Madeleine, Saint Jean, Judas – à chacun ses goûts. Il me semble que la racine de cette quête pseudo-spirituelle n’est rien d’autre que le mépris de Dieu. De l’incapacité de s’émerveiller naît ce mépris qui pousse à dire devant l’œuvre divine : « c’est tout ? vous n’avez pas de doctrine plus sublime ? plus fine ? plus miséricordieuse ? ou plus exigeante ? » – encore une fois, à chacun ses goûts. Devant la Croix de Jésus on s’écrie : « C’est tout ce que Dieu a à nous dire ? » Cette Croix est exposée aux yeux du monde, elle lui reste inaccessible.

A deux pas d’ici, sur la place St. Projet se dresse une Croix de notre Sauveur. La foule indifférente passe devant comme un gigantesque troupeau incapable de la voir. Le prince de ce monde a enténébré leur cœur. Ils ont besoin, nous avons besoin de vrai jeûne pour être transfiguré. Nous avons besoin d’un vrai jeûne, parfois d’un vrai malheur (c’est horrible de le dire !), d’une maladie, d’un deuil, pour nous réveiller du sommeil de notre confort, de notre consommation, pour lever nos yeux vers le Sauveur, pour reconnaître en lui la beauté du Père. « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle ». Ce qu’il y a de plus caché dans la beauté de Dieu nous est manifesté dans la chair de son Fils et de son Fils crucifié. Ne cherchons pas d’autres paroles divines, n’aspirons pas à d’autres beautés en Dieu. « Dieu n’a qu’une parole, c’est son Verbe ». Il le dit de toute éternité, il nous l’a dit dans la chair du Christ Jésus, écoutons-le. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour. Ecoutez-le » (Mt 17, 5).

Ce que Jésus est, nous sommes appelés à le devenir. Sa beauté doit transfigurer nos visages. Sa parole doit venir habiter en nous. Son Esprit filial nous a été donné à profusion dans le mystère pascal pour façonner en nous l’image du Fils. La mission de l’Esprit – c’est de reproduire en nous les traits adorables, aimables, gracieux du Fils de Dieu. L’Esprit couve les eaux du chaos au commencement de l’œuvre créatrice, et le chaos s’organise pour permettre au cosmos ordonné de refléter quelque chose de l’harmonie de Dieu. L’esprit couvre la Vierge de son ombre et forme en elle cette humanité qui deviendra le resplendissement du Fils. Au moment du baptême, S. Jean le Baptiste voit, émerveillé, ce même Esprit demeurer sur Jésus remontant des eaux. Cet Esprit, le Don éternel, l’Amour éternel, l’égal du Père et du Fils, leur Lien, leur Joie commune et leur Béatitude incréée, le Christ nous le promet. Il nous promet de le donner en propre et pour toujours. Jn 14, 16 « Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet pour qu’il soit avec vous à jamais ». Cet Esprit habite nos cœurs, il nous fait reconnaître en Dieu – le Père, et en Jésus – le Messie, le Seigneur. Plus encore, il prend notre cœur de pierre et le transfigure en cœur de chair ; il prend notre cœur qui est dur, étroit, orgueilleux, replié sur lui-même et le transfigure en cœur de Jésus, doux et humble. L’Esprit Saint prend ce qui est laid et en fait une réalité belle. Il est l’Artisan divin qui fait de la glaise une image et une ressemblance de Dieu. Et les anges s’inclinent devant les hommes, les esprits très purs s’émerveillent devant nos corps car ils voient en nous l’image de la chair que Dieu a prise dans le sein de Marie !

Ce que Jésus est, nous sommes appelés à le devenir. Il l’est par nature : il est Fils de Dieu de part sa naissance éternelle, il est Dieu tout court. Nous, nous le serons par grâce. Jamais nous n’entrerons en relation avec Dieu, jamais nous ne resplendirons de sa lumière autrement que par grâce, que par pure gratuité de sa part. Et la grâce rend gracieux ! Dans la beauté, si on la compare avec d’autres attributs de Dieu, il y une note propre, celle de gratuité. La Vérité est désirable, elle permet de connaître. La Bonté est désirable, il nous rassasie. L’Être est désirable, il est la première des perfections : il faut être pour être vrai et pour être bon, pour connaître et pour goûter. La Beauté ne sert à rien ! Devant elle notre intelligence s’arrête, notre volonté est comme suspendue dans cet acte d’émerveillement, d’adoration. Nous admirons, nous adorons gratuitement. Dieu ne peut se donner que gratuitement, car sa créature ne lui apporte rien. Il n’y a pas plus d’Être dans Dieu et le monde, qu’en Dieu seul : tout être créé vient de Dieu. Il n’y a pas plus de Bonté dans Dieu et le monde qu’en Dieu seul : tout ce qui est bon l’est par Dieu. Dieu ne gagne rien en créant, Dieu ne gagne rien en rachetant, Dieu ne gagne rien en se donnant, il le fait gratuitement et cette gratuité est belle !

La grâce ne peut être que gratuite et elle suscite la gratitude et la gratuité dans la réponse de l’homme. « Il est beau pour nous être ici ! » -l’adoration jaillit tout simplement parce que Dieu est Dieu. La beauté permet la vraie liberté, celle qui puisse se permettre d’agir gratuitement. Comme le disait magnifiquement Péguy :
« Comme leur liberté a été créée à l’image et à la ressemblance de ma liberté, dit Dieu,
Comme leur liberté est le reflet de ma liberté,
Ainsi j’aime à trouver en eux comme une certaine gratuité [p. 721]
Qui soit comme un reflet de la gratuité de ma grâce,

Qui soit comme créée à l’image et à la ressemblance de la gratuité de ma grâce.

J’aime qu’en ce sens ils prient non seulement librement mais comme gratuitement.
J’aime qu’ils tombent à genoux non seulement librement mais comme gratuitement.
J’aime qu’ils se donnent et qu’ils donnent leur cœur et qu’ils se remettent et qu’ils s’apportent et qu’ils estiment non seulement librement mais comme gratuitement.
J’aime qu’ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais comme gratuitement. »[1]

La Beauté du Christ transfiguré nous fait aimer non seulement librement, mais comme gratuitement. Elle nous enseigne deux choses absolument fondamentales sur notre condition. La Transfiguration nous dit qui nous sommes et ce qu’est notre corps.

Chrétien, tu es le Temple de Dieu (cf. 1 Cor 3, 16). La gloire de Dieu qui rayonne dans le corps de Jésus désire habiter en nous. « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi « (Ap 3, 20). Si quelqu’un entend ma voix – celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! « Si quelqu’un m’aime il gardera ma parole, mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous ferons chez lui une demeure » (Jn 14, 23). Chacun de nous, je l’espère, a rencontré dans sa vie de vrais témoins du Christ. Il semble par moment que c’est Dieu qui brille en eux comme une flamme, qu’à travers ce qu’ils sont, grâce à ce qu’ils sont, Dieu se montre, illumine, réchauffe notre pauvre cœur. Un tel prêtre dans la confession a laissé jaillir une parole qui a nous illuminé et apaisé. Tel autre chrétien a posé un geste d’attention, de magnanimité, de beauté qui a laissé transparaître quelque chose de la beauté de Dieu. En telle autre personne enfin nous avons saisi comme un reflet du Christ humble, souffrant et patient et notre admiration nous a rendus plus humains à ce moment. Sachons en être reconnaissants !

Bien sûr, chacun de nous n’est pas d’emblée une icône, une image vivante de la Trinité. Le matin quand je me vois dans le miroir ce n’est pas un reflet de la gloire divine, loin de là, je l’accorde ! Et pourtant, chacun de nous a la vocation de grandir de plus en plus dans la ressemblance avec le Christ, devenir de plus en plus un Temple digne du Très-Haut. Comme le chante une foule immense dans l’Apocalypse (19, 7) : « Voici venir déjà les noces de l’Agneau et pour lui son épouse s’est faite belle ». La beauté de l’Epouse, c’est de rayonner de la gloire de l’Epoux, c’est d’être illuminer par la beauté de l’Agneau.

La transfiguration nous enseigne donc qui nous sommes – le Temple de Dieu ; du même coup nous percevons mieux quelle est la vocation de notre corps. Je me souviens d’une rencontre faite à St.-Maximin, où je faisais visiter notre ancienne basilique où les reliques sont vénérées comme étant celles de Marie-Madeleine, l’apôtre des apôtres. En effet, elle est la première à voir le Christ dans la gloire de sa Résurrection. Il est toujours très frappant de voir que cette histoire, maintes fois racontée et commentée pendant la visite des beautés de cet édifice, reste quelque peu extérieure à l’esprit de l’auditeur. Jusqu’au moment où le visiteur se trouve face-à-face avec le crâne de Marie-Madeleine, exposé à la vénération des fidèles. Là, la question de la résurrection de la chair quitte le domaine des mots pour se poser pour de bon. Un homme vient me voir après. « Mon frère, je ne veux pas ressusciter. Je ne veux pas me retrouver avec ce corps. J’ai vu mourir mon fils dans une maladie longue et terrible, je suis fatigué de vivre, mon corps me pèse, je ne veux plus être attaché à ce fardeau. Je crois à la vie éternelle pour l’âme, je ne veux pas retrouver le poids de ce corps ». Nous retrouvons dans cette expérience spirituelle l’attitude qui a été celle du monde avant le Christ. Le corps n’est qu’un tombeau de l’âme, il faut libérer ce souffle divin de l’emprise de la matière. Alors, la poussière reviendra à la poussière, comme elle en est venue, et l’esprit – à Dieu qui l’a donné (cf. Qo 12, 7). En effet qui aurait pu imaginer que dans la nuit du mont Thabor le corps du fils de l’homme pourrait resplendir de la gloire même de Dieu, cette gloire devant laquelle les anges se voilent la face ?

En suivant le Christ sur le mont Thabor nous découvrons notre propre vocation – ressusciter. Notre corps est fait pour resplendir de la gloire divine, de soi il n’est pas un obstacle, mais une promesse et un don de la beauté de Dieu. Il est une expression de notre âme, il partagera son destin éternel. Comme m’a fait remarquer un jeune étudiant en médecine : Dieu doit ressusciter notre corps à cause de sa justice, car le corps a servi au salut de l’âme et il a souffert pour le péché de l’âme. Il serait injuste de ne pas lui rendre cette gloire. Non, le christianisme n’est pas une religion de la haine du corps, d’une spiritualité désincarnée et de la chasse au sensible. L’ascétisme chrétien est profondément esthétique : il milite pour la beauté du corps. Pour que le corps soit beau il faut qu’il ne soit pas difforme ou disproportionné. Pour que le corps soit beau, il faut qu’il soit à sa place ; il faut qu’il exprime autre que lui. Le corps pour le corps, le corps qui n’a plus aucun sens autre que lui-même, le corps qui est l’unique source de sa propre jouissance est laid, pauvre, inhumain. Même le corps d’une affiche publicitaire renvoie à un certain rêve, à un certain projet. Combien plus doit l’être le corps chrétien racheté par le Sang de Dieu ? Notre corps doit être un signe de Dieu.

La méditation sur la beauté du Fils de Dieu appèle une autre remarque et c’est par elle que j’aimerais terminer notre rencontre. Nous avons reçu de nos pères dans la foi l’immense héritage esthétique. L’Eglise du Christ a fait surgir dans l’histoire de l’humanité des formes innombrables de la beauté. Nous sommes héritiers d’une grande et noble tradition de l’art chrétien. Cette tradition fait partie intégrante de l’humanisme chrétien. Il y a un idéal qui nous est propre d’un homme qui reflète non seulement la droiture, la bonté et la vérité de Dieu, mais aussi la gratuité de sa beauté.

Pendant 150 dernières années nous assistons pourtant, presque impuissants, à l’invasion d’une laideur indescriptible. Les objets les plus laids, difformes, ridicules, prétentieux remplissent nos églises. Comment ne pas penser à telle basilique, défigurée par des vitraux immondes ? à une telle cathédrale dont le mobilier fait penser à un salon de coiffure ? comment ne pas regretter un tel hymnaire, inchantable quant à la musique et idiot quant aux paroles ? Parfois nous avons l’impression que les chrétiens ont honte de leur Dieu, c’est pourquoi ils le cachent sous les loques des discours creux et des décours terrifiants. N’avons-nous pas confondu parfois la simplicité avec le misérabilisme, la modestie avec l’insignifiance et la sûreté du goût avec la soumission servile au goût du moment ? Nous avons défiguré nos églises plus qu’une hérésie iconoclaste elle-même pourrait le faire.

Il est vrai, que nous avons besoin de la transfiguration – pour notre âme, pour notre corps, pour notre société, pour notre culture. Mais la transfiguration n’équivaut pas à la défiguration. Si en son Fils unique le Père nous offre tout son amour et toute sa splendeur, ce n’est pas pour que nous le célébrions dans les boites aux chaussures avec la musique que personne, personne n’oserait proposer à ses invités chez soi ! Nous avons à reprendre ce qui nous est propre. La beauté de Dieu fait partie de notre héritage, de notre foi. Ce n’est pas une option en plus, que l’on ajouterait à la foi pure et nue. Cette beauté exige la foi : il faut croire pour s’émerveiller devant le Christ transfiguré, il faut croire pour continuer de l’admirer dans sa Passion. La laideur ne rend pas la foi plus pure ou plus héroïque, elle la tue, elle la nie. Ce qui est laid n’est pas gracieux, donc le laid n’est pas adorable. Par contre ce qui est laid peut être gracié, et c’est là que nous touchons au cœur du mystère de la Transfiguration : dans notre pauvre chair brille la gloire de Dieu.

Cette lumière jaillit dans le corps de Jésus, nous avons la vocation de la transmettre, en la faisant jaillir dans notre culture. Dieu est beau et quand les incroyants entrent dans nos églises, faisons de sorte qu’ils puissent s’écrier : il est beau pour nous d’être ici ! Alors, à son tour pourront-ils plus facilement discerner la voix du Père : celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour. Ecoutez-le !

[1] Péguy, Les saints innocents dans Œuvres poétiques complètes, Pléiade, p.720-721.

fr. Pavel Syssoev