Accueillir le nouveau-né

par | 25 décembre 2018 |

Frère Sébastien Perdrix

Je dois vous avouer que j’ai longtemps hésité avant d’oser prendre un nourrisson dans mes bras. Je me souviens avoir ressenti comme un effroi, une sorte de crainte irrationnelle, lorsqu’une maman m’invitait à prendre son petit dans mes bras. Peur de ne pas savoir faire, peur qu’il tombe et qu’un drame arrive... Et un jour, j’ai osé. Une amie m’a présenté sa fille, en l’occurence ma filleule. Il aurait été difficile de repousser celle dont j’étais devenu le parrain de baptême. Et ma filleule est si craquante. Une fois saisi, j’ai réalisé que le bébé se lovait parfaitement dans mes bras - écrin naturellement protecteur. La fragilité de l’enfant trouvait en moi comme un solide rempart contre tous les dangers. C’est fou comme on peut se sentir puissant en présence de la faiblesse... Ma filleule s’est alors paisiblement endormie dans mes bras, tout d’un coup si forts, elle si légère au point de se faire oublier... Heureusement, sa respiration et quelques mouvements de son petit corps me rappelaient son humble présence. Pas question alors de relâcher la vigilance au risque de lâcher l’enfant !
Pourquoi vous raconter tout cela ? Eh bien, je crois que cette expérience finalement assez commune m’a donné de saisir que Dieu avait pris un grand risque en choisissant de s’incarner, c’est-à-dire de se révéler à nous en se faisant homme. En soi, ce que nous célébrons à Noël est un véritable coup de génie du Père. Dans le mystère du Verbe incarné, Dieu qui par nature est invisible, se rend visible à nos yeux. Habile, comme dirait ce sacré Hubert ! De fait, ceci est grandiose et admirable ! Dieu s’abaisse pour nous rejoindre. Mais en devenant tellement l’un de nous au point de se faire petit enfant, Dieu a pris le risque de devenir invisible. En devenant si petit, si faible, il est comme ce nourrisson dont la présence, toute en faiblesse, peut se trouver comme engloutie dans la puissance des bras protecteurs qui le portent. A vouloir se faire proche de nous, « humain trop humain », le Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, n’est-il pas devenu tout simplement invisible ?
La question mérite d’être posée à regarder ce qu’est devenu le christianisme dans notre pays. En effet, il semble que Jésus soit au mieux devenu un personnage de second plan dans la vie des gens, au pire il a tout simplement disparu de l’horizon. Il y a désormais des générations qui ignorent tout de lui, jusqu’à son existence humaine. Notre assemblée en cette nuit ne doit pas faire illusion. En France, il y aura bientôt plus de santons dans la crèche que de fidèles dans la nef. Si vous vous voulez voir du monde se rassembler en 2018, mieux vaut aller rue Sainte Catherine ou sur un rond-point autour d’un feu de palettes que dans une église. L’incarnation, ou pour faire simple, le mystère de Noël, a tout l’air d’une fausse bonne idée : géniale sur le rouleau biblique, contre-productive dans la réalité.
Certainement, dans sa sagesse, Dieu a pris un grand risque. Il a choisi de se faire petit pour se révéler à nous. Sa présence tout en faiblesse peut être occultée par l’illusion de notre suffisance. Mais à qui sait l’accueillir à la manière d’un petit enfant, Dieu se manifeste dans toute sa puissance : « Oui, un enfant nous est né... sur son épaule est le signe du pouvoir » ; « si vous ne changez pas pour devenir comme les petits enfants, nous avertit le Christ, vous n’entrerez point dans le Royaume des cieux (Mt 18, 3). » A celui qui se croit fort, Dieu demeurera toujours invisible. Si je me pense autonome et maître de ma vie, pourquoi aurais-je besoin de Dieu et tout simplement des autres ? Mais à ceux qui se savent « tout-petits », faibles et dépendants, Dieu se révèle. Dans quelques instants, nous nous mettrons à genoux à la mention de l’Incarnation dans le Credo. Dans cet humble geste, l’Eglise nous enseigne que Dieu qui s’est abaissé devient visible à ceux qui s’abaissent à leur tour. Mais qui se relâche dans l’humilité court le risque de lâcher Dieu en route.
S’il vous avez prochainement la grâce de prendre un nouveau-né dans vos bras, ne prenez pas seulement conscience de votre force, mais réalisez aussi que la fragilité de son humanité est aussi la vôtre.
Fr. Sébastien Perdrix, op.

Frère Sébastien Perdrix

Frère Sébastien Perdrix