Le trône du Christ ? Une Croix. Sa victoire ? L’amour.
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Il faut bien le reconnaître, si quelqu’un avait l’intention de voler les joyaux de la Couronne du Christ-Roi, il ne pourrait pas en tirer grand-chose. Sa couronne est d’épine, son trône plutôt rustique et inconfortable, son sceptre ridicule, et sa Cour mal fréquentée… Bref, pas de quoi vous faire rêver la prochaine fois que vous lirez Point de vue ou Paris Match chez le dentiste ; le Christ n’a pas le sens de la communication politique. Aujourd’hui, le Roi est nu ; « Il n’avait ni beauté ni éclat pour nos regards ». On le sait bien, sa royauté déroutante n’est pas de ce monde, et c’est avec la foi du bon larron qu’il faut la contempler.
En dépit des illusions des foules de toute époque, Jésus n’est donc pas venu se substituer aux pouvoirs publics : le messie crucifié règne par le bois, autrement dit par l’amour d’un Dieu qui veut unir le ciel et la terre. Voilà le Royaume que le berger de nos âmes est venu étendre après que le péché nous a rendus apatrides. En désobéissant au pied de l’arbre, Adam et Ève — lieutenant de Dieu — avaient usurpé la royauté ; avec le Nouvel Adam, le Christ-Roi de l’univers, l’ordre des choses est restauré et la solennité d’aujourd’hui couronne triomphalement notre année liturgique en dévoilant l’orientation ultime de l’histoire du monde : le règne définitif de Dieu à la fin des temps, que nos liturgies ici-bas inaugurent aujourd’hui. Lui, le Verbe était au commencement parce que tout fut créé en lui et pour lui, et sa seigneurie se manifestera pleinement à la fin des temps, lorsqu’il jugera les vivants et les morts. Il est le Roi de l’univers parce que tout subsiste en lui, et que tout fut racheté par lui. Sur l’arbre de la Croix, le Christ-Roi, alpha et oméga, embrasse donc toute l’histoire. Ainsi, le temps n’est plus un fleuve nous entraînant malgré nous vers un avenir fuyant sans cesse : devenu liturgique, il est réorienté — densifié — par celui dont le mystère pascal fait se déverser l’aujourd’hui de l’éternité en notre temps.
On pourrait cela dit objecter que tout ceci est un peu facile. Comme le disait récemment Jésus lui-même : « le Règne de Dieu n’est pas observable ». Ne voudrait-on pas en espérer davantage ? Les habits neufs du Christ-Roi sur la Croix, que seul le bon larron est capable de discerner, ressemblent furieusement à une escroquerie. D’ailleurs, la solennité du Christ-Roi, qui avait à l’origine une connotation plus sociale et politique, est désormais revêtue d’une dimension plus eschatologique, renvoyant à la pleine réalisation de ce Royaume à la fin des temps… Ne devrait-on pas alors penser le Royaume de Dieu comme la Patagonie, dont Jean Raspail écrivait qu’elle était « ailleurs, autre chose, un coin d’âme caché, un coin de cœur inexprimé ; un rêve, un regret, un pied de nez ; un refuge secret, une seconde patrie pour les mauvais jours, un sourire, une insolence. » Le Christ, « combien de divisions ? »
Soyons lucides : la réponse est déplaisante ; car c’est en notre cœur que passent les frontières de son royaume. Le Christ est Roi de l’univers, mais il est un domaine où son empire peut être mis en échec ; celui de notre liberté. « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu », disons-nous avec les chefs du Peuple lorsque nous désertons cette patrie. On ne peut pas servir deux Maîtres. Parce qu’il règne par l’amour, le Christ ne veut pas nous conquérir autrement que par les armes de l’amour crucifié. Le Golgotha est un champ de bataille. Il ne faut pas s’y tromper : du haut de la Croix, le Christ est un conquérant ; il fait le siège de notre âme, cette place forte, pour y étendre dès ici-bas son royaume. Qu’on se le dise, il est plus grand que Dieu fasse régner sa grâce dans une âme — réalité surnaturelle — que de créer le ciel et la terre — réalités périssables. (Les frontières du Royaume passe en notre cœur), mais c’est aussi par notre cœur que la royauté sociale du Christ veut se répandre dans le monde, nous qui sommes couronnés rois en vertu du baptême. Cette couronne — d’épines — est aussi sur notre tête. Le royaume de Dieu est au milieu de vous, parce qu’il est d’abord au dedans de vous. Ce règne de justice, de vérité et de paix n’est pas une promesse électorale utopique ; il est le dessein de Dieu pour le monde, son « bon plaisir » — celui que nous espérons, et pour lequel nous collaborons concrètement lorsque nous nous convertissons ; autrement dit lorsque nous laissons régner en nous cette force puissante de renouvellement. Ce Fils de David n’est pas un Roi fainéant. Le Seigneur tout-puissant gouverne bien le monde en composant avec nos libertés ; c’est là son projet, auquel nous sommes invités à coopérer en lui rendant à genoux, nos mains dans les siennes percées de clous, l’hommage de toute notre vie. « Que ton règne vienne ! »
Au pied de la croix, deux types de spectateurs défilèrent ainsi sous les regards du Christ. Ceux qui espéraient voir les diamants de la Couronne repartirent bredouilles. Le bon larron, pauvre et crucifié, nu lui aussi, discerna quant à lui la pourpre sanguinolente du Roi des Rois, et se laissa vaincre. Voleur jusqu’au bout toutefois, « braqueur de la miséricorde », il quitta la terre enrichi, ennobli, sauvé. Comme lui, sachons comprendre que c’est aujourd’hui que le Royaume grandit mystérieusement ; c’est aujourd’hui que toute chose est restaurée dans le Christ. Car aujourd’hui, pour nous, le Roi est mort. Vive le Roy !
Fr. Corentin Pezet, op
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