Homélie de fr. Olivier de Saint Martin pour l’inauguration des travaux
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Chers frères et sœurs, chers amis,
En ce jour de la mémoire de saint Albert le Grand, sera donc donné, après cette eucharistie, le premier coup de pioche du grand chantier qui transformera le couvent. Vous pourrez ainsi témoigner que vous avez vu des dominicains creuser autre chose que les Écritures. C’est un évènement rare !
Si l’Évangile, que nous venons d’entendre terminait sur les bons serviteurs, il évoquait aussi celui qui, ayant reçu un talent, « alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître ». Il creusa la terre, faisant de celle-ci une tombe. Il transforma une puissance de vie en mort à l’encontre de l’exhortation du Seigneur dans le Deutéronome : voici que je place devant toi la vie et la mort, choisis la vie ! Ce type de choix existe souvent dans nos existences. Et aujourd’hui, nous choisissons la vie.
La parabole des talents et la mémoire de S. Albert le Grand, patron des universitaires, m’a fait penser au roman Le nom de la Rose. L’Abbaye où il se déroule comprend une grande bibliothèque, comme il y en a une ici. Mais – et cela n’est pas le cas ici, le frère Jorge, bibliothécaire, a peur que le savoir soit mal utilisé, il a peur que les esprits faibles comprennent mal. Alors il fait de la bibliothèque un labyrinthe mortel. À l’inverse, le jeune frère Adso découvre que, les livres parlent des livres, autrement dit qu’ils parlent entre eux. Une bibliothèque, comprend-il, est le lieu d’un long et séculaire murmure, d’un dialogue imperceptible entre parchemin et parchemin, une chose vivante, […] trésor de secrets émanés de tant d’esprits […] qui les avaient produits, ou s’en étaient faits les messagers. Le savoir est fait pour être transmis, pour fructifier. Les livres, la bibliothèque sont comme des talents appelés à se féconder mutuellement. Remarquez que cela ne se fait pas sans prendre de risques, ceux qui font dialoguer des pensées différentes.
Et c’est de cela dont il s’agit aujourd’hui. Un premier coup de pioche va être donné, non pour enfouir mais pour bâtir, pour faire fructifier ce qui nous a été confié : la vocation de jeunes religieux qui nous confient leur formation, les savoirs de notre bibliothèque qui doivent être mis à disposition pour les lecteurs et nourrir notre prédication. Ce chantier est l’antithèse de l’attitude du serviteur peureux : c’est un acte de confiance en l’avenir, d’espérance en la Providence. Nous ne voulons pas seulement conserver, nous voulons investir.
Et, d’une certaine manière, il est bon que cela se passe en la fête du frère Albert. Il est dit Grand, car il a su construire l’édifice d’une pensée articulant foi chrétienne et sciences profanes. Il a posé les fondements de la cathédrale intellectuelle que son élève Thomas d’Aquin continuera, sans l’achever, image de ce qui nous est confié
d’ailleurs. Frère Albert le Grand fut l’homme de la bibliothèque ouverte, du dialogue entre foi et science profane, de la connaissance partagée, de la vérité qui libère. Ce couvent veut être dans son sillage : un lieu où l’étude, la prière et la vie fraternelle se fécondent mutuellement, où les talents ne sont pas enfouis mais multipliés. Et, encore une fois, il a besoin de travaux pour cela.
Il a besoin de travaux pour que nous mettions toujours plus en pratique ce à quoi nous exhortait le pape François, dans sa lettre à l’occasion du 8 ème centenaire de la mort de saint Dominique. Voilà précisément ce que ce chantier doit rendre possible : former des prédicateurs capables d’annoncer l’Évangile avec intelligence et charité, créer un espace où la recherche théologique se met au service du salut des âmes.
Mais comment faire quand, comme dominicains, on veut vivre du commandement du Christ à ses disciples : N’emportez ni or ni argent ? En comprenant que cela ne nous interdit pas d’en recevoir ! Et vous êtes bien placés pour le savoir, vous qui nous soutenez avec tant de générosité. Peut-être avez-vous ainsi été invités à un dîner et avez découvert qu’il s’agissait, en fait, d’une levée de fonds. Peut-être avez-vous alors eu envie de dire, comme le professeur Topaze, dans la pièce de Pagnol : Vous m’avez attiré dans un guet-apens ! J’espère toutefois que vous pouvez continuer en disant : « mais je l’ai trouvé agréable ». Je voudrais vous dire aussi, que votre générosité a quelque chose d’un piège, délicieux, pour les frères : elle nous engage, elle nous responsabilise, elle nous oblige à être fidèles.
Le Concile de Vatican II rappelait que l’Évangile enseigne sans relâche à faire fructifier tous les talents humains au service de Dieu et pour le bien des hommes, enfin confie chacun à l’amour de tous (Gaudium et spes 41, 2). Je crois que ce qui se passe actuellement en est l’illustration. Nous recevons votre investissement, vos dons matériels comme autant de prolongements de vos talents qui fructifient dans le monde. Ils sont aussi des talents que vous nous confiez, à l’image du maître de la parabole. En finançant ces travaux, vous voulez, au risque de me répéter, qu’ici, se déploie la prédication, que s’épanouisse la recherche théologique, que se forme une communauté
fraternelle rayonnante. C’est cela que doit être un couvent. Un lieu de vie : celle de la prière, où les frères intercèdent pour le monde. Celle de l’étude, où la vérité se cherche avec rigueur et passion. Celle de la prédication, où l’Évangile est énoncé à temps et à contretemps. Celle de la fraternité, où l’on apprend à vivre ensemble, témoins d’une humanité réconciliée par le Christ. Celle de la grâce reçue et communiquée.
Le chantier du couvent devient alors, comme la bibliothèque du Nom de la Rose, comme celle du couvent appelée à s’ouvrir à plus de personnes, le carrefour des talents. Les talents de ceux qui donnent de leur argent et de leur temps, les talents de ceux qui construisent avec leurs mains et leur ingénierie, et les talents des frères, qui devront faire fructifier tout cela par leur vie, leur travail et leur prédication. Alors nous pourrons tous, chacun de notre place, entendre le Seigneur nous dire Serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton Maitre. Il nous le dit déjà, nous invitant à la joie de bâtir son Royaume, pierre après pierre, avec les talents mis en commun.
fr. Olivier de Saint Martin, op
Prieur provincial
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