Levez les mains pour Emmanuel

par | 21 septembre 2025

Une fois n’est pas coutume, mettons de côté l’Évangile et intéressons-nous à l’épître de s. Paul que nous avons entendue en 2e lecture. Eh bien si nous la prenions réellement au pied de la lettre, alors il conviendrait que nous levassions (c’est toujours chic un imparfait du subjonctif) tous les bras au ciel, façon dévisseur d’ampoules diront certains, afin de prier avec piété, dévotion et ferveur pour Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu. Essayez d’imaginer un peu la scène : tous debout, le bras en l’air et criant d’une seule voix « Viens Seigneur, viens bénir Emmanuel et Sébastien ». Pour ma part, compte tenu non seulement de la légendaire réserve bordelaise mais plus encore du climat actuel de tension politique, je ne suis pas vraiment convaincu qu’une pareille invitation à prier ainsi suscite effectivement beaucoup d’enthousiasme.

Et pourtant ! Et pourtant tel est bien ce que s. Paul nous demande explicitement, formellement ce matin. « J’encourage avant tout à faire des demandes, des prières, des actions de grâce (…) pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité. (…) Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en élevant les mains. » Car cette prière, comme le dit s. Paul lui-même, est « bonne et agréable à Dieu notre Sauveur ». C’est qu’il s’agit en effet de prier « en faveur de tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité ».

Autrement dit, si je résume, il s’agit de prier en faveur de ceux qui exercent l’autorité – concrètement, Emmanuel Macron, Sébastien Lecornu et tutti quanti – afin que ceux-ci assurent la tranquillité de l’ordre publique. Afin que cette tranquillité de l’ordre public nous assure par suite les conditions d’une prière digne et fervente. Afin que cette prière digne et fervente nous assure à son tour de connaître la vérité et que cette connaissance de la vérité, enfin, nous assure le salut. Tout cela est parfaitement cohérent et légitime. Nous n’avons rien à y redire. Rien à y redire certes, mais peut-être beaucoup à préciser.

Première précision, en priant pour que ceux qui exercent l’autorité assurent la tranquillité de l’ordre public, nous prions pour qu’ils assurent ce qui est l’essentiel de leur mission, pour qu’ils répondent à leur mission première. Car l’autorité, quelle qu’elle soit (civile, religieuse ou familiale), a pour mission première de servir le bien commun de la communauté dont elle a la charge. Tel est son rôle et sa raison d’être : servir le bien commun. Or, ici-bas, la plus haute réalisation du bien commun ou, pour le dire autrement, le bien commun le plus important et qui prime tous les autres aspects et toutes les autres composantes du bien commun, c’est justement l’ordre, l’unité, la paix de la société, qui ici-bas est le reflet le plus parfait de la perfection de Dieu (qui est le bien commun par excellence). S. Paul nous invite donc à prier pour que ceux qui exercent l’autorité remplissent fidèlement leur mission en ce qu’elle a de plus essentiel. Soulignons alors deux points quant à cette prière.

Tout d’abord, s. Paul nous invite à prier pour que l’autorité serve effectivement le bien commun et le bien commun en ce qu’il a de plus essentiel (l’ordre public). Et non d’abord pour des points annexes ou contingents de la politique (telle que la baisse des impôts, la réforme des retraites ou de l’Éducation Nationale, etc.). Bien sûr, ces divers points aussi sont importants et font pleinement partie du bien commun. Mais seulement en tant que moyens en vue d’assurer la tranquillité de l’ordre public (qui est la véritable fin). Ces divers points ne sont pas l’essence même du bien commun, mais seulement ce qui en permet une meilleure et plus parfaite réalisation. Il est certes parfaitement possible de prier à ces intentions-là. Mais de manière seconde.

En outre nous ne prions donc pas directement pour jouir de la tranquillité de l’ordre public, mais nous prions pour ceux qui en ont la charge afin qu’ils assurent cette tranquillité de l’ordre public. Nous prions d’abord et directement pour les chefs d’État et autres dirigeants eux-mêmes, en vue indirectement de la tranquillité de l’ordre public. Nous prions pour des personnes, en raison de la charge qui est la leur, et cela quelle que soit l’affection ou l’estime que nous pouvons avoir pour ces personnes.

D’où une seconde précision à apporter quant à la demande de s. Paul de prier pour les chefs d’État et ceux qui exercent l’autorité. Nous pouvons être dubitatifs, circonspects, voire critiques quant à la politique menée par nos dirigeants et leur service du bien commun. A tort … ou à raison de notre part. Il se peut en effet que ceux qui exercent l’autorité dans la communauté (quelle que soit la communauté concernée d’ailleurs : l’État, la commune, l’Église, le diocèse, l’entreprise, etc.), il se peut que ceux-là ne soient effectivement pas à la hauteur de leur mission et ne servent plus le bien commun. En soi, reproches et critiques peuvent donc être parfaitement fondés.

Pour autant, ces critiques aussi fondées soient-elles n’apportent généralement pas grand-chose à la situation, quand elles ne contribuent pas à semer elles aussi le trouble et ajouter du désordre et donc à desservir le bien commun. Entendons-nous bien, il n’est pas question ici de s’interdire tout jugement critique et d’accepter sans mot dire toute décision politique. Bien au contraire ! Mais face à la déficience, réelle ou supposée, des dirigeants notre première et principale réaction, nous dit s. Paul, est de commencer par prier. Cette prière ne nous interdira pas de critiquer, elle ne nous dispensera pas d’agir et de réagir si besoin. Mais tant que nous n’avons pas prié, critique et action risquent bien d’être elles aussi désordonnées car alors nous ne sommes pas assurés de porter sur la situation et les personnes le regard même de Dieu.

Oui, face à la déficience, réelle ou supposée, des dirigeants notre première et principale réaction est de commencer par prier. Par prier pour la conversion de ces dirigeants, afin qu’ils connaissent ou reconnaissent la vérité de l’Évangile et se mettent fidèlement à son service. Qui parmi nous qui aurait déjà été tenté de critiquer quelque autorité que ce soit (président, premier ministre, maire, pape ou évêque), s’est d’abord levé de nuit, veillant, jeûnant, priant à l’intention de celui qu’il entendait critiquer, d’une prière aussi fervente que la critique est véhémente ? Comme l’aurait dit Corneille : « Prends ton prie-Dieu, moqueur, à genoux tu te mets, et si tu veux dauber commence par prier ».

Puisque s. Paul nous le demande, prions, oui prions pour Emmanuel Macron, Sébastien Lecornu, et tutti quanti. Prions pour qu’ils soient tous au service du bien commun selon les principes de l’Évangile. Prions pour eux, réellement, sincèrement, fervemment. Amen.

fr. Romaric Morin, op

Fr. Romaric Morin