Le sanctuaire de son corps – Homélie pour la Dédicace du Latran
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Après qu’il eut « construit la maison pour le nom du Seigneur » (1R 8, 20), le roi Salomon fait une expérience d’apparence contradictoire : d’un côté, il est bien conscient que la construction du temple est le fait de décisions humaines et qu’il s’origine dans le désir de David « qui avait pris à cœur de construire une maison pour le nom du Seigneur, le Dieu d’Israël » (1R 8, 17) ; d’un autre côté, il perçoit avec acuité que tout cela ne s’est fait que parce que Dieu, maître des temps et de l’histoire, a conduit les événements. L’érection du temple de Jérusalem exprime donc à la fois l’infinie transcendance de Dieu et son action dans l’histoire tout humaine du peuple qu’il s’est choisi.
C’est alors que Salomon s’écrit : « Est-ce que vraiment, Dieu habiterait sur la terre ? » L’objection que le jeune roi se fait aussitôt – « Les cieux et les hauteurs des cieux ne peuvent te contenir, encore moins cette Maison que j’ai bâtie ! » (1R 8, 27) – le conduit à réduire la portée de son émerveillement : à défaut d’être présent, qu’au moins Dieu, du haut du ciel, écoute la supplication de son peuple quand il priera en ce lieu. La gloire de Dieu a beau s’est manifestée comme un feu descendu du ciel, elle a beau avoir dévoré l’holocauste et les sacrifices, elle a beau avoir rempli la Maison (cf. 2Ch 7, 1), il manque toutefois quelque chose. Le désir de la présence de Dieu reste inassouvi.
En effet, la gloire de Dieu se manifeste sous la forme d’une nuée qui la révèle et la dérobe simultanément. C’est bien ici, dans le temple, que la gloire est présente mais elle est encore cachée. Dans le jeu entre la présence de Dieu et sa transcendance, c’est cette dernière qui prévaut : Dieu « habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vue, et nul ne peut le voir » (1Tim 6, 16). C’est que le temple de Jérusalem n’était pas destiné à être le lieu définitif de la présence de Dieu parmi les hommes ! A la fois réalité existant par elle-même et pierre d’attente, le temple évoquait une réalité plus grande encore mais ô combien mystérieuse… Du reste, Origène note que les justes de la première Alliance « avaient pleinement conscience que l’autel du temple n’était pas le véritable autel mais seulement l’image et la figure du véritable autel à venir » (In Jos. hom. 26, 3).
On comprend alors la stupeur des Juifs qui ont assisté à la purification – assez rude et efficace, il faut le dire – du lieu saint et qui ont entendu sans comprendre les paroles du Seigneur : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 19). Les disciples eux-mêmes n’ont pu comprendre cela qu’après la résurrection du Seigneur : « Il parlait du sanctuaire de son corps » (Jn 2, 21). Le temple de Salomon était un signe prophétique de l’Incarnation du Seigneur. Lorsque Jésus entre dans le temple et le purifie en le restituant à sa fonction première, il se manifeste comme le temple véritable, c’est-à-dire l’Emmanuel, Dieu avec nous. Pas seulement de façon symbolique, mais de façon bien réelle. Saint Paul le dit ainsi : « En lui, dans son propre corps, habite toute la plénitude de la divinité. En lui, vous êtes pleinement comblés, car il domine toutes les Puissances de l’univers » (Col 2, 9). Bienheureux sommes-nous : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car, je vous le déclare : beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous-mêmes voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu » (Lc 10, 23-24).
Nous-mêmes qui avons été plongés dans la mort et la résurrection du Christ, nous avons été baignés dans l’eau vive qui jaillit du côté du temple véritable, ouvert sur la croix et nous vivons de sa vie. Nous pouvons alors dire en vérité, avec l’Apôtre : nous sommes un sanctuaire de Dieu et l’Esprit de Dieu habite en nous (cf. 1Co 3, 16). Le corps de Jésus n’est pas limité par son corps personnel mais comprend « tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu » (Rm 8, 14). Ce corps dont nous sommes les membres, c’est l’Église. Chacun des sacrements que le Seigneur a institués a pour fonction de nous faire vivre de cette vie divine qui se répand du Christ-Tête jusque dans le plus petit de ses membres. Par conséquent, l’Église est présente partout sur la surface de la terre, dès lors qu’un chrétien est présent : ubi christianus, ibi Ecclesia. Cette vie divine que l’Esprit Saint, Seigneur et donateur de vie, nous communique, nous conforme à Jésus pour que, tout au long de notre vie, nous puissions « éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en devenant semblable(s) à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts » (Ph 3, 10-11).
La dédicace de la basilique du Latran que nous fêtons en ce jour nous permet de rendre grâce à Dieu non seulement pour la consécration d’un lieu précis où nous pouvons « adorer le Père en esprit et en vérité » (Jn 4, 23), mais encore de raviver en nous la joie d’être membre du corps du Christ, sanctuaires de Dieu et temples de l’Esprit afin de vivre toujours plus dans la conscience joyeuse de la présence de Jésus ressuscité au plus intime de notre être. Que le Seigneur nous accorde de vivre chaque jour en sa présence jusqu’au jour où « nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu’il est » (1Jn 3, 2).
fr. Guillaume Petit, op
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