Le secret du jugement

par | 27 juillet 2025

Alors qu’il est conduit à Rome pour y recevoir la couronne du martyre, saint Ignace, successeur de Pierre sur le siège d’Antioche, écrit aux Romains : « Mon désir terrestre a été crucifié, et il n’y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais en moi une eau vive qui murmure et qui dit au-dedans de moi : Viens vers le Père. Je ne me plais plus à une nourriture de corruption ni aux plaisirs de cette vie ; c’est le pain de Dieu que je veux, qui est la chair de Jésus-Christ, de la race de David, et pour boisson je veux son sang, qui est l’amour incorruptible »[1]. Ce désir du Père, qui l’emporte sur tous les autres désirs, exprime la conformation du saint évêque au Christ, sous l’action de l’Esprit Saint : « Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père » (Jn 14, 28).

Tel est bien le but de notre vie chrétienne, tel est le secret que le Seigneur est venu nous révéler : Dieu est notre Père et il veut que nous soyons ses enfants. Jésus est bien le Maître et le Seigneur, « mais il ne veut pas rester seul. Il est le Fils unique, mais il ne veut pas être seul, et il a daigné avec des frères. A qui recommande-t-il de dire : « Notre Père qui es dans les cieux ? » ? A qui veut-il que nous donnions ce nom de Père, sinon à son propre Père ? »[2]. Ce que nous découvrons, c’est que le Seigneur Jésus nous fait entrer dans l’intimité de sa relation filiale avec son Père éternel. L’un des enjeux les plus fondamentaux de notre existence est donc d’apprendre à devenir enfants de ce Père : « Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18, 3).

La difficulté, c’est que nous avons découvert la paternité par la médiation de nos parents terrestres qui, admirables ou méprisables, ont accompli ce service de façon inadéquate si on compare leur manière d’être parents à la paternité de Dieu. L’image que nous avons de la paternité divine demande à être retrouvée, purifiée, dégagée de sa gangue terrestre. Cela, le Seigneur le sait bien. La parabole de l’ami importun le montre à l’envi. Si l’homme se lève de nuit, alors qu’il a le cœur mauvais, pour donner tout ce qu’il faut à son ami, « combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent » (Lc 11, 13). Dieu est Père, mais les hommes ne sont qu’un pâle reflet de sa paternité, faite de tendresse et de miséricorde, de vérité et d’amour

La révélation du visage de Dieu comme notre Père est un appel extraordinaire à la confiance : si l’enfant ne peut pas grand-chose par lui-même – et nous sommes impuissants à nous sauver – le père, lui, peut tout – c’est lui qui nous a donné la vie, et rendu la vie en nous donnant son propre Fils quand nous étions morts par suite de nos fautes : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? » (Rm 8, 31-32). C’est à cette confiance que Jésus nous invite : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira » (Lc 11, 9-10). Abraham a demandé et reçu la miséricorde pour Sodome, dont la faute était lourde : pour dix justes trouvés dans la ville, Dieu ne détruirait pas. En vérité, il aurait pu aller plus loin ! Et s’il n’y avait pas même un seul juste ? Saint Paul nous le rappelle : « Tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu » (Rm 3, 23). Alors ? Eh bien, puisqu’aucun homme n’est juste, Dieu lui-même s’est fait homme pour nous justifier et faire de nous ses enfants d’adoption : « Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 13).

Que les mots de Charles Péguy, commentant la parabole du fils, nous donnent d’entrer plus avant dans ce grand mystère de la paternité de Dieu !

Notre père qui êtes aux cieux, mon fils a très su s’y prendre.
Pour lier les bras de ma justice et pour délier les bras de ma miséricorde.
(Je ne parle pas de ma colère, qui n’a jamais été que ma justice.
Et quelquefois ma charité.)
Et à présent il faut que je les juge come un père. Pour ce que ça peut juger, un père. Un homme avait deux fils.
Pour ce que c’est capable de juger. Un homme avait deux fils. On sait assez comme un père juge. Il y en a un exemple connu.
On sait assez comment le père a jugé le fils qui était parti et qui est revenu.
C’est encore le père qui pleurait le plus.
Voilà ce que mon fils leur a conté. Mon fils leur a livré le secret du jugement même.[3]

fr. Guillaume Petit, op

[1] Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains VII, 2-3, Les écrits des Pères apostoliques, coll. « Sagesses chrétiennes », Le Cerf, 2006, p. 191.

[2] Augustin, Sermon 57, 2 sur l’oraison dominicale.

[3] Charles Péguy, Le mystère des saints innocents, Œuvres poétiques complètes, coll. « La Pléiade », Gallimard, 1957, p. 696.

Fr. Guillaume Petit