Maître Lazare

par | 29 septembre 2019

Frère Nicolas-Bernard Virlet

Aidés par Lazare, recueillons quelques miettes tombées de la table très sainte de la Parole de Dieu : et apprenons de lui à nous en nourrir.

Dans la parabole de l’Evangile de ce jour : Jésus ne s’interroge pas sur le pourquoi de la situation de Lazare, de son éventuelle paresse récurrente, des mauvais choix personnels, des épreuves, des accidents, ou des injustices subies à répétition.

Jésus envisage Lazare dans sa situation actuelle de mendicité : il a faim et soif, aujourd’hui, au jour le jour, depuis tant de jours. Et il y a l’indifférence matérielle et relationnelle du riche, vivant juste à côté dans l’opulence, qui est une offense répétée, plus ou moins consciente, à l’humanité du pauvre, à la lumière du dessein d’amour de Dieu pour tous.

Il y a beaucoup de Lazare dans certains de nos quartiers : il est vrai que quand ils sont en groupe, la relation est souvent beaucoup plus difficile à initier qu’avec un mendiant seul. Oui, il faut des plans politiques, sociaux, économiques qui agissent sur les structures de misère : mais rien ne peut nous dispenser de la relation personnelle avec Lazare qui est près de chez nous ou sur notre chemin. C’est celui-là qui nous est confié. Même pas toujours facile à aborder.

Nous avons la capacité de créer des ponts éternels par notre charité fraternelle, qui ne passera pas : « ponts » qui ne s’effondreront pas … Ou sinon alors, inversement, de creuser des fossés éternels par les coups de pelles de nos manquements à la charité, si répétitifs, les plus élémentaires : parfois en acte, mais si souvent en omission de faire le bien (Mt 25,45), en indifférence, en mépris, par l’anesthésie de la compassion que produit l’individualisme et le consumérisme chroniques jouissifs et égoïstes.

Creuser ici bas un fossé entre mon frère mendiant, d’abord si souvent proche, auquel Jésus s’identifie (Mt 25,40), c’est creuser un fossé éternel entre Jésus, lui, et moi.

Nos actes bons ou mauvais ont poids d’éternité : la charité, mais aussi l’égoïsme non reconnu, non confessé sincèrement, donc non pardonné, non converti, non gracié. La miséricorde accomplit toute justice mais ne se dispense pas de la justice : sinon elle n’accomplit rien, n’a plus de colonne vertébrale ni de chair, n’a plus de corps, de réalité.

Contemplons les plaies de Jésus ressuscité avec l’apôtre Thomas : signe du poids d’éternité de nos actes (Jn 20,25-27). Ceci, pas pour nous culpabiliser, mais pour nous appeler à son amour sans limite, nous rappeler de quel amour Il nous aime infiniment et nous Ordonne de nous aimer les uns les autres.

Jésus est le Sauveur : ce n’est pas nous. Tout juste de retour d’Haïti, le Cardinal Sarah relatait, qu’ayant pourtant tant vécu en Afrique et voyagé de par le monde entier pour ses missions reçues du Pape, il n’avait jamais rencontré une telle misère que celle des bas fond de Port au Prince, la capitale : misère indescriptible. Non, ce n’est pas possible que tant de souffrances, de jour en jour, depuis tant de décennies, et la plupart du temps portées de manière si dignes, si courageuses, soient au compte des dommages collatéraux, soit passées aux pertes et profits d’une histoire de l’humanité sans sens et finalité ? Le Christ ne peut que revenir et récapituler toute chose, tout cela qu’Il a déjà rassemblé et offert pour nous sur la croix, dans sa passion d’amour victorieuse de tout ce qui est mort en nos vies, passion de justice et de miséricorde.

Alors Lazare mendie quoi ? un sandwiche pour le midi ou le soir, souvent de la boisson calorifique et un peu euphorisante permettant de s’échapper quelques quarts d’heure de la réalité de la misère. Mais il a faim et soif, pas seulement de pain, mais aussi d’un regard, d’une poignée de main, d’une parole, d’un peu de temps pour l’écouter, d’un peu de vraie considération, de vraie attention, il a faim et soif de la parole de Dieu (Mt 4,4), de son amour déjà par nous (Ac 3,1-10), de découvrir le sens éternel de la vie. Comme le Christ qui a soif, au puits de Jacob (Jn 4,7) et sur la croix (Jn 19,28), d’eau, mais aussi de notre amour, « qui a soif que nous ayons soif de son amour » méditait Saint Augustin. Il n’a pas faim que nous fassions la charité : mais que nous nous laissions avec Lui façonnés dans l’Esprit d’amour par la charité de Dieu son Père. D’ailleurs, partager de notre surplus aux pauvres, ce n’est pas faire la charité, mais faire justice (Mt6,1-2), « c’est leur rendre ce que nous leur volons par notre richesse inconsidérée, ce qui leur appartient ». Faire charité véritablement sera alors donner de ce qui nous est nécessaire, jusqu’à nous-mêmes, comme Jésus (Ph 2,6-11) : plus encore que de ce que nous avons, de ce que nous sommes, de notre temps, de notre attention, jusque de notre notre vie même.

Mais nous ne sommes pas le sauveur de Lazare, encore moins de tous les Lazares : c’est Jésus Christ seul, l’unique Sauveur. Mais il nous appartient d’apporter chacun nos 5 pains et nos 2 poissons (Jn 6,9)) pour participer à son relèvement, comme d’ailleurs pour le notre.

Rencontrer Lazare n’est pas une matière à option pour le salut. Mais il ne s’agit pas non plus d’avoir son pauvre : personne n’a personne en vérité. Les pauvres ne sont pas seulement les sherpas de notre montée jusqu’au Royaume comme le méditaient les Pères de l’Eglise, ce qui serait une vision très utilitaire de la relation de charité, si elle en restait là.

Il s’agit d’établir une relation de fraternité par les circonstances personnelles de vie quotidienne : une relation de frères et sœurs d’une même grâce, d’un même Sauveur, d’un même salut.

Sur la réalité de notre commune humanité, relisez la tirade du Juif florentin, Shylock, dans le Marchand de Venise, de Williams Shakespeare.

Ou, dans ce sens, recevons la méditation d’un aumônier de prison. « Si le mystère de la liberté demeure toujours, car toute la misère n’est pas en prison, la prison est essentiellement la prison de la misère matérielle, sociale, affective …  Avant de rentrer dans chaque cellule, il se redit intérieurement : si j’avais connus ses épreuves, qui me dit que je ne serai pas dans sa situation ou même encore moins bonne, ayant fait pire ».

Il ne s’agit pas d’idéaliser le pauvre : nous sommes tous pécheurs, qui que nous soyons. Mais de reconnaître que dans le cœur du pauvre, du petit, du publicain, qui mendie, dont le cœur est ouvert à recevoir, qui n’est pas plein de lui-même, il y a une vraie place pour Dieu. C’est l’une des raisons de l’identification de Jésus à eux en Mt 25, 40.

« Les pauvres sont nos Maîtres » disait saint Vincent de Paul dont nous avons fait mémoire vendredi : Maître de charité, de Joie, d’abandon, d’humble dépendance, de foi et d’espérance : jusque de manière paradoxale ?

Lazare, le plus petit d’entre nos frères, c’est Jésus (Mt 25,40) mendiant de notre « oui » à son amour, qui nous appelle à être mendiant les uns avec les autres, les uns des autres, de sa miséricorde divine…

Attention, un train peut en cacher un autre, un défiguré peut cacher le transfiguré (Is 52,14), le miséreux peut cacher celui qui vient nous enrichir de sa pauvreté (2Co 8,9), un petit bout de pain que l’on jette si facilement en nos poubelles occidentales, cache en chaque Eucharistie depuis le dernier soir, la présence du Sauveur.

Lazare, en mendiant ton pain, tu m’appelles à sortir du tombeau de mon égoïsme, de mon indifférence : tu participes à ma relever. En t’aidant à te relever, je suis relevé par toi. Ta souffrance, Maître Lazare, n’est-elle pas en grande partie celle que tu portes pour la rémission de mes péchés, de nos péchés ? Il est vraiment grand le mystère de la charité, de la Communion des Saints.

 

fr Nicolas-Bernard o.p.

Frère Nicolas-Bernard Virlet

Frère Nicolas-Bernard Virlet