Pourquoi descendrions-nous du Thabor ?

par | 13 mars 2022

Frère David Perrin

Ne trouvez-vous pas que Pierre nous ressemble ? Avec ses réactions fougueuses, ses paroles tantôt en plein dans le mille, tantôt à côté de la plaque ? On l’imagine, facilement, à la peine dans la montée du Thabor, lui le pécheur du lac de Galilée, peu habitué à grimper. Le voilà, exténué, au sommet de la montagne, luttant avec un étrange sommeil pour rester éveillé, jusqu’au moment où tout bascule.
 
Jésus qui devient, soudain, méconnaissable, ses vêtements qui resplendissent d’une lumière éclatante, ces deux hommes, venus de nulle part, qui conversent avec lui. Aucun doute possible, c’est Moïse et Élie ! Moïse, figure de la Loi, Élie, figure des prophéties, encadrant le Messie dont ils ont tous les deux parlé. Quoi de plus logique, au fond, mais quoi, aussi, de plus inattendu. Pierre les entend parler de Jérusalem, du départ du maître : « Qu’est-ce que c’est que ces histoires ? Mais pourquoi s’éloignent-ils ? Non, il ne faut pas. Restez ! Maître, il est bon que nous soyons ici ! Dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Pierre ne sait plus ce qu’il dit. Il ne sait plus, le pauvre, où il habite : « Oh maître, il est bon que nous soyons ici, sur la montagne de ta parole, en compagnie des plus grands saints d’Israël, éclairés de la lumière de ta divinité qui se découvre enfin à nous. Nous ne voulons pas redescendre dans la plaine. Pourquoi le ferions-nous ? Nous sommes si bien ici ! »
 
Pierre n’exprime-t-il pas ce que nous vivons à la messe ? Ce Thabor où le Verbe incarné se donne à entendre et à contempler ? L’hostie immaculée n’est-elle pas le vêtement éblouissant qui couvre aujourd’hui le corps du Christ ? Dites-moi, frères et sœurs, ne sommes-nous pas bien ici ? Pourquoi faudrait-il que nous redescendions de notre Thabor ? Que nous revenions dans le monde ? Le Seigneur ne pourrait-il pas venir, ici et maintenant, nous prendre avec lui et nous emporter dans sa gloire, comme il a emporté Élie dans un char de feu ? Pourquoi devrions-nous redescendre dans la plaine ? Si c’est pour retrouver, à peine les portes de cette église passées, la violence à tous les coins de rue, la guerre si proche de notre pays, l’outrance et l’outrecuidance de notre société libérale, la folie et la méchanceté des hommes, chrétiens compris, qui se piétinent et s’insultent à tout bout de champ.
 
Pourquoi ne resterions-nous pas, tranquilles et heureux, sur les sommets, en compagnie du bien-aimé ? Tout simplement, parce que l’ascension, pour nous, ne fait que commencer. Le Thabor n’est pour nous qu’une étape. Nous avons, chaque dimanche, à reprendre des forces au Thabor de nos messes, avant de redescendre auprès de nos frères, amis et ennemis. Le chrétien qui veut demeurer dans la nuée restera, en fait, dans des nuages. Il doit redescendre dans la vallée car c’est là qu’œuvre son Seigneur, là que le Christ l’attend pour rédimer le monde.
 
Ce monde qui nous attend au dehors n’est pas toujours très beau mais c’est notre monde. Et le Seigneur l’aime. N’ayons donc pas peur de le retrouver, de l’aimer et de le servir, comme le Christ l’a fait. Il y a beaucoup de laideur, en effet, mais aussi beaucoup de bonté et de beauté, beaucoup de belles personnes, d’honnêtes gens, dont jamais les journaux ne parlent. Ce sont eux, aussi, que nous sommes appelés à rencontrer.
 
Encore un peu de temps, frères et sœurs, et nous pourrons dresser notre tente, en compagnie des patriarches, des prophètes et des saints, pour l’éternité. Encore un peu de temps et nous pourrons demeurer, pour toujours, dans le ciel, dans la vision éternelle du Dieu trois fois saint, de notre Seigneur Jésus-Christ rayonnant de gloire, enveloppés, tous ensemble, dans l’amour infini de Dieu. Mais aujourd’hui et demain, c’est la Galilée des nations que nous devons traverser, à Jérusalem que nous devons monter, au Golgotha que nous devons aller pour souffrir, mourir et ressusciter.

Frère David Perrin

Frère David Perrin