Un sacrement peut en cacher un autre
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Attention ! Un miracle peut en cacher un autre ! En cette fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ, nous sommes en droit de nous demander pourquoi l’Eglise ne nous a pas proposé d’entendre à nouveau le récit de l’institution de l’eucharistie : « Ceci est mon corps, donné pour vous […] Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. » Bien qu’il soit question de pain aujourd’hui, la présence des deux poissons n’évoque pas spontanément la nourriture eucharistique. Tout cela manque cruellement de vin ! En la matière, on ne raconte pas d’histoire à un bordelais.
L’évangile de la multiplication des cinq pains et des deux poissons est d’abord le récit d’un signe messianique. Alors que l’on commence à s’interroger sur l’identité de Jésus et la nature de sa mission, voilà qu’il accomplit un miracle. Il répond ainsi à la question que tous se posent, Hérode en tête : « Mais qui est cet homme dont j’entends dire de telles choses ? ». Il n’est ni un simple prophète, ni Jean-Baptiste revenu d’entre les morts, mais comme le dira Pierre, il est « le Christ, le messie de Dieu ». Jésus est l’envoyé de Dieu qui accomplit les œuvres-mêmes de Dieu : il est celui qui peut nourrir au désert tout un peuple affamé.
Evangile messianique donc, même bien aussi évangile eucharistique. S’il n’est pas formellement question de l’institution du sacrement de l’eucharistie, tout pourtant y fait écho. « Le jour commençait à baisser » précise saint Luc. Comme à Emmaüs, ce mystérieux repas partagé prend place à la tombée du jour. Puis, il y a la succession de ces quatre verbes : bénir, rompre, donner et manger. Pris séparément, ils n’évoquent que des actions humaines somme toutes banales, mais ensemble et dans cet ordre précis, ces quatre verbes renvoient ostensiblement à l’action eucharistique. C’est à ces quatre moments – la bénédiction, la fraction, la distribution et la manducation – que l’on reconnaît toute célébration de la cène du Seigneur.
Le miracle de la multiplication des pains et des poissons nous parle à la fois de Jésus et de l’eucharistie. Les deux sont d’ailleurs intimement liés. C’est parce qu’il est Dieu qu’il peut se donner en nourriture, dans son enseignement et dans son corps livré.
Notre évangile souligne quatre propriétés du mystère eucharistique. « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Au cours du repas miraculeux, la foule dispersée devient un tout organisé, un corps composé de cellules. L’Eucharistie, sacrement d’unité, fait l’Eglise, corps du Christ. Deuxièmement, toute messe est une invitation faite à chacun à offrir sa propre contribution. Les deux poissons et les cinq pains symbolisent notre contribution, certes pauvre mais nécessaire, pour que le Seigneur la transforme en don d’amour pour tous. Toute eucharistie est appel au don de soi. « Il les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. » Troisièmement, il n’y a pas d’eucharistie sans ministre. Dans le régime d’incarnation par lequel Dieu nous sauve, non seulement il nous donne une nourriture spirituelle sous le signe d’un pain matériel, mais il la confectionne et la distribue par des intendants en chair et en os : ses prêtres. Ainsi, pas de prêtres, pas d’eucharistie ! « Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés. » Enfin, le désir du Seigneur est que chaque être humain se nourrisse de l’Eucharistie, car l’Eucharistie est pour tous. Le Seigneur a donné sa vie pour toute l’humanité. Et son désir est de communiquer sa vie à chacun. Heureux sommes-nous d’être conviés au repas des noces de l’Agneau !
Attention, un miracle peut en cacher un autre, ou plutôt, un signe peut révéler un sacrement !
fr. Sébastien Perdrix, op
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