La meilleure part de nous-mêmes
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Voilà bientôt dix ans que je suis prêtre. C’est à la fois peu et beaucoup. Suffisant en tout cas pour entrevoir dans une âme d’homme cette part de lumière, qui semble n’être parfois plus qu’une lueur, cette part de bonne terre, qui n’est parfois plus qu’une parcelle, qui peut, comme le disait Charles Péguy, mouiller à la grâce. C’est cette meilleure part de l’homme qu’un prêtre cherche à rejoindre par les sacrements. C’est à elle qu’il s’adresse quand il proclame la Parole et qu’il prêche. Il sait que si Dieu touche cette part et qu’il vient habiter en elle, faire sa demeure en elle, la personne est sauvée. La sainteté, dont les saints et les saintes canonisés nous offrent les plus beaux exemples, commence toujours humblement, par l’accueil de la grâce dans ce qu’il y a ou ce qu’il reste de bonne terre en nos âmes. Les saints ne commencent pas à être saints au ciel, mais sur terre. Des saints, j’en ai vu beaucoup. J’ai vu Dieu en faire sous mes yeux. Le sacrement de la réconciliation, en particulier, fait du prêtre le témoin d’une sanctification (je ne dis pas de la canonisation) immédiate. Santo subito… J’ai vu des sanctifications qui étaient des résurrections. Des hommes et des femmes, en confession, qui étaient presque morts revenir à la vie. Des brutes redevenir des enfants. Des armures brisées, des carapaces qui étaient comme des secondes peaux arrachées, des croûtes de péché tombées. J’ai vu des hommes sortir, littéralement, de l’enfer. Des personnes, écrasées par le poids d’une faute devenue trop lourde à porter, finir par s’avouer vaincues et demander enfin pardon et qui, une fois pardonnées, les yeux écarquillés, embués de larmes, me disaient : « C’est donc fini ? Je suis enfin libre ? » Oui, c’est fini. Votre calvaire s’est arrêté aujourd’hui. Tous vos péchés sont pardonnés. Allez en paix. J’ai vu des saints, des âmes pures aussi transparentes qu’une vitre au soleil et des âmes purifiées après avoir été longtemps entachées. Il m’est arrivé d’en pleurer derrière la grille, dans l’obscurité du confessionnal. La grâce qui fait les saints, mes amis, n’est pas loin de nous. Elle est proche, au bout de notre cœur, comme je pourrais dire d’une boulangerie qu’elle est au bout de la rue. Au bout de notre cœur, dans cette pièce secrète de notre âme. Cette pièce, je le redis, existe. Elle demeure en chacun de nous. Nos péchés peuvent en obstruer l’accès, nous faire penser que nous ne pourrons jamais plus la rejoindre, que nous ne savons plus très bien où elle se trouve, que nous avons perdu les clefs. Mais Dieu lui connaît cette pièce et le chemin pour la rejoindre et la clef pour l’ouvrir sans forcer. La question n’est pas tant de savoir si Dieu peut l’ouvrir (il peut le faire) que de savoir si nous acceptons qu’il le fasse, si nous acceptons de nous laisser faire, de ne pas lui barrer l’accès. La vraie question est de savoir si nous sommes prêts à nous laisser aimer, à nous laisser rejoindre, à nous laisser petit à petit changer. À ôter le masque, à quitter nos postures, à lâcher les fausses sécurités qui nous enferment, à risquer d’être, enfin, qui nous sommes vraiment, au fond de nous. Il est possible, grâce à Dieu, de changer, de cesser de faire le mal, de faire de nouveau le bien, de dire la vérité, de de révéler au grand jour la meilleure part de nous-mêmes. Il n’est pas trop tard. Tant qu’il nous reste un souffle de vie, il ne sera jamais trop tard, pour accueillir la grâce qui sanctifie. Regardez le bandit sur la croix : saint de la dernière heure, du dernier instant, saint in extremis. Combien de saints et de saintes nous montrent que rien n’est impossible à Dieu et avec Dieu ? Combien sont revenus de leurs lâchetés ? Combien ont renoncé à leur vie passée ? Combien ont vu leur foi morte revenir à leur vie ? Leur charité morte ressusciter ? Les saints ne sont pas différents de nous. Ils sont comme vous et moi. Soumis aux mêmes combats, aux mêmes tentations, aux mêmes choix. Eux aussi ont eu à croire cette voix intérieure qui leur disait : « Tu vaux, mon enfant, beaucoup mieux, infiniment mieux que cela. » Eux aussi ont eu à croire, alors même que leur cœur les condamnait, que Dieu est plus grand, infiniment plus grand que leur cœur. Eux aussi ont eu à pardonner et à recevoir le pardon. Eux aussi ont eu à accepter, comme un enfant qui commence à marcher, de tenir la main de Dieu et d’être relevés par lui chaque fois qu’ils tombaient. Au paradis où ils sont aujourd’hui, nous y serons, demain, avec eux, si nous n’étouffons pas la meilleure part de nous-mêmes, si nous ne nous la laissons pas voler par le diable, mais que nous l’offrons… à la grâce de Dieu !
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