Au milieu et inconnu

par | 17 décembre 2023

« Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » Avec Jean-Baptiste, nous sommes en plein territoire énigmatique. Il y a beaucoup de questions et peu de réponses. Quand il s’agit de dire qui il n’est pas, c’est assez clair, mais quand – enfin ! – il se décide à dire qui il est, cela ressemble à une énigme. Et il y a encore plus mystérieux, c’est quand il parle de celui qui l’envoie. C’est à son sujet qu’il dit : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ». Dieu est là, mais il ne se laisse pas forcément reconnaître.

Jean-Baptiste n’est pas le seul à parler ainsi de Dieu. C’est même un de ces thèmes qui traverse la Bible. « Vraiment tu es un Dieu qui se cache » disait Isaïe (Is 45, 15). C’est bien ce qu’on constate dans différents épisodes évangéliques. Quand un démon commence à crier à Jésus : « Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. », Jésus le menace en disant : « Tais-toi ! » (Mc 1, 24-25). Après la résurrection, Marie-Madeleine « voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus » (Jn 20, 14). De même pour les deux disciples sur la route d’Emmaüs : « Jésus en personne s’approcha, et il faisait route avec eux ; mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. » (Lc 24, 15-16). Ce n’est pas étonnant que lors du jugement dernier, les hommes diront : « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier ? » (Mt 25, 44 et 37-39) Jean-Baptiste lui-même, quelques temps après cette scène, depuis sa prison, fera demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 3) Il parle d’expérience quand il évoque celui qui se tient au milieu de nous et qu’on ne connaît pas !

Pourquoi Dieu se cache-t-il ainsi ? Pourquoi sa présence n’est-elle pas plus évidente ?

Une première raison est qu’il faut un cœur pur pour le reconnaître. Les prophètes l’avaient déjà dit. « Écoutez, écoutez, et ne comprenez pas ; regardez, regardez, et ne discernez pas », disait Isaïe (Is 6, 9). Jérémie lui répond en écho : « Avec leurs yeux ils ne voient rien, avec leurs oreilles ils n’entendent rien » (Jr 5, 21). Pourquoi ? Parce que « ce peuple possède un cœur dévoyé et rebelle » (Jr 5, 23). Dieu disait encore à Ézéchiel : « Fils d’homme, tu habites au milieu d’une engeance de rebelles qui ont des yeux pour voir et ne voient point, des oreilles pour entendre et n’entendent point, car c’est une engeance de rebelles. » (Ez 12, 2)

Au contraire, Dieu révèle ses secrets à ses amis. « Le Seigneur Dieu ne fait rien qu’il n’en ait révélé le secret à ses serviteurs les prophètes », remarquait déjà le prophète Amos (Am 3, 7). Et le Seigneur le disait à ses apôtres : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. » (Jn 14, 15). Ou encore : « À vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux, tandis qu’à ces gens-là cela n’a pas été donné » (Mt 13, 9).

Pour reconnaître la présence de Dieu, pour reconnaître son action, il ne suffit pas d’être en présence de lui, il ne suffit pas qu’il soit là… d’ailleurs il est bien là tout le temps, mais sa présence n’est pas évidente pour tous. Pour le reconnaître, pour le voir et pour l’entendre, il ne suffit pas d’avoir des yeux ou des oreilles du corps, il faut surtout les yeux et les oreilles du cœur. C’est-à-dire que notre amour de Dieu agit en nous comme un détecteur qui s’active et qui le repère et repère son action avec facilité dans le concret des situations, alors que d’autres passeront à côté sans s’en rendre compte. Tout le monde ne voit pas les mêmes détails d’une scène, notre regard est plus ou moins affûté pour repérer telle ou telle chose et c’est l’amour qui décide ce à quoi nous serons plus attentifs. De la même façon qu’un mot prononcé dans une conversation qu’on n’écoutait pas à côté de nous éveille notre attention (par exemple, on prononce mon prénom), ou que telle situation fait battre mon cœur plus fort, l’amour permet de connaître, ou plutôt de reconnaître.

C’est aussi l’amour qui dirige mes actions. C’est l’amour de Dieu qui m’entraîne à chercher à le connaître, à me lancer dans cette quête de la connaissance de Dieu. Sans cela, il n’est pas surprenant que Dieu reste inconnu.

Mais, il n’y a pas que cela. Ne pas reconnaître Dieu ne veut pas forcément dire qu’on est un méchant. Dieu peut aussi rester inconnu parce qu’il ne s’est pas encore manifesté, ou pas pleinement. C’était bien le cas au moment où Jean-Baptiste prononçait ces paroles et annonçait que celui qui était déjà physiquement au milieu du peuple était aussi en train de venir, proche de se manifester, mais encore caché.

Il peut aussi demeurer caché pour faire grandir notre foi. Après sa résurrection et son ascension, il nous l’a promis : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28, 20) et notre foi peut fermement s’établir sur cette parole : que je m’en rende compte ou pas, je sais que Dieu est présent, je sais que Jésus est là. Peut-être que j’ai l’impression qu’il est comme le santon de l’Enfant Jésus – aujourd’hui, encore caché quelque part derrière la crèche – mais il est bien là et prêt à se manifester en son temps. Qu’on le reconnaisse ou pas, nous le savons et nous pouvons avancer tranquillement dans la vie : il est là au milieu de nous.

fr. Timothée Lagabrielle, op

Fr. Timothée Lagabrielle