La longue durée

par | 15 juin 2025

325, anniversaire en grand arroi dans l’Église du Concile de Nicée. De 325, conservons trois faits, qui curieusement convergent en ce jour qui fête le mystère de la Trinité.

C’est le début d’une prise de conscience que nous dirions sociétale, de morale publique. À Rome, le Colisée existe depuis presque trois siècles, avec son exploit architectural et ses 80 000 spectateurs. Pour un bon siècle encore, il fonctionne presque tous les jours. Presque tous les jours pendant quatre siècles et demi, il aura servi de divertissement aussi cruel que spectaculaire aux passions de la société. On a dénombré, sur une telle période, un million d’animaux sauvages massacrés et au moins cinq cent mille êtres humains tués : condamnés à mort, gladiateurs, chrétiens livrés aux bêtes. On aimait ça, le matin était dévolu aux animaux, le midi, pour la pause repas, aux crucifiés de droit commun, et l’après-midi aux gladiateurs. En tout, une bonne journée familiale, ainsi en allait-il d’une société violente.

En 325, le premier coup d’arrêt est donné, avec une interdiction partielle des mises à
mort, suite à l’assassinat d’un moine qui s’était interposé entre deux gladiateurs. La pénétration du christianisme était en train de modeler la société impériale, de la transformer de l’intérieur.

325, c’est aussi l’action en faveur du christianisme de l’empereur Constantin. Il
convoque le Concile de Nicée et s’installe à Constantinople. Lui-même finit par recevoir le baptême au cours de ces années-là. Tout va petit à petit s’en trouver changé. L’unique Dieu des chrétiens remplace les dieux païens.

Ne nous faisons pas d’illusions : si le coup d’envoi est donné, il faudra plusieurs
siècles pour christianiser les Romains. Au X e  siècle, il y avait encore, même en Italie, des poches de populations païennes, d’ailleurs plutôt agressives.

Combien de siècles faudra-t-il surtout pour christianiser la vie politique ? À chaque
génération, beaucoup de choses sont à recommencer, à purifier, à arracher aux mensonges et aux faux-semblants. Les grands font toujours sentir leur pouvoir.

325, c’est bien sûr et enfin la proclamation du Credo tel que nous le professons
chaque dimanche et jour de solennité, comme aujourd’hui, du moins dans la version longue, celle qui fut complétée ensuite à Constantinople.

Ce Credo dit la foi catholique. Il l’exprime selon un plan trinitaire : je crois en un seul
Dieu, le Père tout-puissant ; en un seul Seigneur, Jésus-Christ le fils unique de Dieu ; en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie. Tout se déploie depuis la Trinité, tout s’y raccroche.

Notre Dieu est unique mais il est Trinité. Il est un seul être, mais il est en trois
personnes. Il faut tenir l’ensemble : D’où l’importance de la restitution de la traduction française du « consubstantiel » : Dieu, dans la Trinité de ses personnes, est un seul être, une seule substance.

Nous n’adorons pas trois dieux, contrairement à ce que pensaient jadis les partisans
de l’hérésie arienne, d’où l’éviction du Fils, qui n’est plus qu’une créature humaine, et a fortiori celle de l’Esprit. Ne doit rester, pour glorifier l’unicité divine, que le Père. Mieux vaut dire que reste seul Dieu, on évacue la paternité. L’influence arienne, comme on le sait aujourd’hui, s’est reportée sur l’islam.

Bref, notre Dieu est glorifié dans l’unité de son être et la Trinité de ses personnes ;
avec bien sûr la considération des relations qui les unissent : relations d’ordre quant à l’être, car le Fils procède du Père, et l’Esprit du Père et du Fils. Le Père donne tout, les autres reçoivent et rendent : ainsi les personnes s’aiment-elles. Ce n’est pas le plus commode à comprendre, mais c’est notre foi.

Or, c’est ici que se rassemblent les trois événements tournant autour de 325 :
l’assainissement progressif de la société romaine, cruelle jusque dans ses divertissements ; la christianisation encore plus progressive de l’Empire romain, et de ses suites après la ruine de celui-ci ; et la pénétration en profondeur, dans la foi des chrétiens, du mystère de la Trinité, d’un Dieu qui non seulement nous aime mais s’aime lui-même, tout le premier, dans des relations intra-trinitaires.

Trois événements donc, trois progrès, trois manifestations d’un adversaire
redoutable : le temps, le temps qui passe, le temps qui détruit tout, mais qui peut devenir un allié : le temps long, la longue durée de l’histoire du salut, du baume chrétien sur la peau revêche du paganisme. Les mœurs, la société, la foi elle-même sont appelés à progresser, à s’approfondir.

C’est la foi de l’Église, c’est l’histoire de l’Église, c’est l’Esprit du Christ qui fait son
œuvre dans l’Église. Jésus l’enseigne : « Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière ». La vérité, c’est le Verbe, c’et le Christ lui-même. Autrement dit, l’Esprit, c’est l’Esprit du Christ car l’Esprit reçoit tout de lui ; comme Jésus le dit aussi, « L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître ». La vérité tout entière, nous la professons déjà, ajoute saint Thomas, c’est la vérité de la foi catholique, et c’est la perception que toute la Loi juive s’accomplit dans le Christ.

L’Esprit ne nous apprend rien de neuf, tout est dit, tout est révélé, mais la vérité tout entière met du temps à se laisser pénétrer, dans l’Église, en chacun de nous, à plus forte raison dans le monde, qui n’en a jamais voulu et qui continue à ne pas le vouloir. Nous sommes au pied du mur. Progrès, oui, longue durée, oui ; christianisation patiente des chrétiens autant que des non-chrétiens, c’est l’évidence. Mais il ne faut pas pécher par naïveté, et là aussi l’histoire est servante de vérité. À propos de temps long : il y a du temps perdu : plusieurs siècles pour évangéliser un même lieu, c’est interminable, mais dans l’intervalle, beaucoup d’âmes passent à côté ; il y a aussi de la casse, des occasions manquées, des régressions de la foi, des obstacles, des violences de l’extérieur ou des contre-exemples de l’intérieur, lâcheté et bêtise main dans la main. Après tout, le temps long, c’est le temps de la grâce au secours des pécheurs, mais les pécheurs sont des malades récalcitrants. La tentation serait de se contenter d’objectifs à court terme, d’horizons trop bas et même mesquins, comme d’araser la foi en un humanisme qui ne dérange personne.

La solennité de la Trinité nous redresse : c’est l’article de foi qui demande un peu
d’attention, certes, mais après tout le Credo dit tout à son sujet, tout ce qu’il nous faut savoir. Il suffit de le proclamer avec les mots mêmes de la liturgie. Ces, ensuite, nous pénètrent autant que nous cherchons à comprendre ce qu’ils veulent signifier. Souvenons-nous du martyre du dominicain saint Pierre de Vérone, tué par des hérétiques d’un coup de hache sur la tête : il eut le temps d’écrire « Credo », sur le sol, avec son sang.

fr. thierry-Dominique Humbrecht, op

Fr. Thierry-Dominique Humbrecht