Le serpent écrasé par la femme – Solennité de la Mère de Dieu

par | 2 janvier 2024

Frère David Perrin

Il s’est passé quelque chose de bizarre, tout à l’heure, pendant l’office des laudes. Je ne sais pas si les autres frères l’ont entendu. C’était pendant le répons. Nous étions en train de chanter : « Magnifie, ô mon âme, la Mère de Dieu, plus vénérable et glorieuse que tous les anges dans le ciel. » Et à ce moment-là, j’ai entendu ou cru entendre (était-ce au fond de l’Église ou dans un recoin obscur d’une des chapelles, je ne sais pas) j’ai entendu une petite voix dissonante, étranglée, comme quelqu’un qui s’étouffait, qui murmurait : « Et puis quoi encore ? Plus glorieuse que tous les anges du ciel réunis, plus belle que toute la cour céleste ? Tout ça parce qu’elle fut mère ? »

J’ai eu l’impression que la voix voulait dire encore autre chose mais elle s’est tue brusquement. J’ai cherché qui avait pu les prononcer mais je n’ai vu personne. Mes yeux se sont alors tournés vers le vitrail de la Vierge, radieuse, dans la chapelle. J’ai vu Marie portant paisiblement, joyeusement, son enfant sur son bras gauche. J’ai prêté attention surtout à la main droite qu’elle posait délicatement sur le ventre de son enfant, pour le tenir et l’empêcher de tomber, tout en le présentant à tous. Geste maternel par excellence, geste immémorial, geste universel de toutes les mères…

Quelle douceur et quelle simplicité dans ce geste ! Oui, Marie fut la mère de Dieu, une mère exceptionnelle, par conséquent, mais une mère, par bien des côtés, semblable à toutes les autres… Une mère qui a regardé avec admiration son enfant. En vérité, celui-ci était le plus beau des hommes ! Une mère qui, comme toutes les mères, a souri en entendant les babillages de son fils.

Dire que le Verbe de Dieu, comme tous les bébés du monde, a dit « Areuh » et qu’il a têté son sein ! C’est à peine croyable ! C’est alors que j’entendis, de nouveau, la voix, le murmure quasi imperceptible de quelqu’un qui semblait dégoûté ou scandalisé par de telles choses, mais qui n’a pu, cette fois, souffler qu’un mot : « Indigne… »

Et je me suis souvenu que la Mère de Dieu et son fils, quand ils sont représentés, ne sont pas représentés seuls : il y a une troisième personne avec eux, quelqu’un qui gît à terre, quelqu’un que l’on ne voit pas toujours, quelqu’un qui gémit sous le pied de Marie : le diable, sous les traits d’un serpent.

C’est lui qui a parlé tout à l’heure, c’est lui qui a osé contester la plus grande dignité de la Mère de Dieu, son pouvoir et son autorité sur toute la cour céleste. C’est lui qui s’est indigné que Dieu se soit fait enfant et qu’il soit porté par une simple femme.

Mais elle, elle s’en fiche et continue de sourire. Elle n’entend pas le diable qui gémit. Elle le piétine et n’a pas même un regard pour lui. J’ai l’impression qu’elle ne se rend pas compte du mal qu’elle lui fait, tant elle est donnée à son enfant, tout à la joie d’avoir enfanté le Sauveur du monde et de le présenter aux hommes.

La Mère de Dieu a écrasé par son oui le diable qui a dit : « Non, je ne servirai pas. » Elle lui a porté un coup fatal en étant l’instrument gracieux des desseins de Dieu. Cette jeune femme, si légère, si gracieuse, si belle, si vulnérable, est lourde du poids de la grâce. Nul homme, nul ange, n’a de plus grande armure que la sienne, d’arme plus terrible et plus efficace que la sienne. Parce qu’elle a entre ses mains le Tout-Puissant, le Roi de la terre et du ciel.

Forte du Fils qu’elle porte, la Vierge écrase le dragon et l’enfonce un peu plus encore dans les abîmes où depuis son péché il est tombé. Jamais plus celui-ci ne pourra relever la tête. Le voilà qui tire la langue, fourchue, divisée, incapable de parler devant celle qui est chantée comme la Mère de Dieu, plus vénérable et plus glorieuse, en effet, que tous les anges dans le ciel, infiniment plus resplendissante que lui. Lucifer. Le diable portait autrefois ce nom qui voulait dire celui qui porte la lumière. Mais il a perdu ce titre. La Vierge lui a volé son nom. C’est elle qui porte désormais la lumière du monde. Elle le porte dans ses bras. Elle a dépassé infiniment en grâce et en beauté les anges. Elle est le trône de la gloire de Dieu fait chair. Aucune créature n’est plus proche de Dieu qu’elle. Elle est la Mère de Dieu. Vénérons-la et adorons son Fils !

Fr. David Perrin o.p.

 

Frère David Perrin

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