Miracles ? Vous avez dit : Miracles ?

par | 9 février 2025

Jésus accomplit des miracles et même beaucoup. C’est un fait. Aujourd’hui, c’est une pèche exceptionnelle. Selon notre tempérament spirituel, nous pouvons être plus ou moins à l’aise avec les récits de miracles. Certains croyants sont très attirés par le merveilleux et d’autres tendent vers le rationalisme. Les premiers ne jurent que par les miracles du Christ. Les seconds aimeraient les retrancher des évangiles. Ces deux postures – dont je force un peu le trait – conduisent à deux représentations antagonistes du Christ : un Jésus exclusivement divin ou un Jésus foncièrement humain. Or, nous le savons dans la foi, Jésus vient à nous emmailloté dans une mangeoire et marchant sur les eaux, crucifié sur le bois de la croix et ressuscité d’entre les morts. Jésus est vrai Dieu et vrai homme. Le Christ, dit saint Léon le Grand, « brille par les miracles » en vertu de sa nature divine et « est accablée par les outrages » en raison de sa nature humaine. Son activité miraculeuse est ainsi indissociable de sa divinité : elle nous empêche de ne voir en Jésus qu’un homme exceptionnel. Mais ses miracles, nous le sentons aussi, ne doivent pas écraser la réalité de sa humanité. Le Verbe s’est vraiment fait chair.
Si nous ne pouvons pas facilement écarter les miracles des évangiles, quelle place faut-il leur donner ? Répondre à cette question, c’est chercher à comprendre leur fonction. Quel est le but, la raison d’être des miracles rapportés par les écrivains sacrés ?
Une petite précision s’impose avant de répondre à la question. Il convient de distinguer entre vrais et faux miracles. Seuls sont appelés miraculeux les évènements dont Dieu est l’unique cause. Le caractère inexpliqué d’une guérison ne suffit pas à caractériser un miracle. La guérison peut être simplement le résultat d’un processus naturel qui échappe à notre connaissance. Le miracle doit dépasser l’ordre naturel créé des choses. Ainsi, la nature ne peut pas glorifier un corps comme lors de l’épisode de la transfiguration. Aucune réaction chimique ne peut rendre un corps rayonnant et plus blanc que neige, même en ayant grandi à côté de Tchernobyl ou de Fukushima. De même, si la nature peut produire la vie, elle ne peut la causer dans un cadavre. Et si la nature donne la vue, elle ne peut la rendre à un aveugle. Dans ces deux cas de figure, la puissance de la nature est dépassée. Seule l’action divine peut expliquer ces phénomènes. Il y a enfin des situations où c’est le caractère extraordinaire des circonstances qui signe le miracle. Un malade est subitement guéri sans aucun remède et « en dehors du processus ordinaire et naturel de guérison ». Le mode et l’ordre de cette guérison ne s’expliquent que par l’action divine. L’épisode de la pèche miraculeuse rentre dans cette dernière catégorie. Il n’est pas rare que des filets soient remplis au point de se déchirer si la zone de pèche est très poissonneuse. Mais que cela arrive de jour, après une nuit totalement improductive, cela a de quoi laisser sans voix des pécheurs aguerris. D’ailleurs, Simon ne s’y est pas trompé. Par son ampleur et ses circonstances, cette pèche est vraiment miraculeuse.
Les miracles évangéliques, les vrais miracles ne sont pas là pour épater la galerie. Dieu ne fait pas d’esbroufe. Les miracles, nous explique saint Thomas d’Aquin, ont une double fonction : celle de confirmer la vérité d’un enseignement qui surpasse le pouvoir de la raison humaine et celle de manifester la puissance divine. Ces deux finalités sont présentes dans l’épisode de la pèche miraculeuse. Lorsqu’ils constatent le miracle, Simon, Jacques et Jean sont saisis d’effroi, cette crainte sacrée. Simon tombe à genoux et désigne Jésus par le titre de « Seigneur ». Il reconnaît en lui sa divinité, le Seigneur de l’univers.
La pèche miraculeuse vient aussi confirmer la vérité des paroles de Jésus : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras ». En d’autres termes, Jésus fait de Simon un pécheur d’hommes. Par delà l’image très suggestive, voilà une parole qui dépasse l’entendement. Simon le sait. La métaphore de la pèche des hommes est une image du salut. Si les poissons meurent lorsqu’ils sont retirés des eaux, il en va tout autrement des hommes. Chez les  anciens, les eaux sont le symbole de la mort, de cet abîme qui engloutie les hommes. Les retirer des eaux, c’est les sauver de la mort. Et Simon sait que seul Dieu peut prendre les hommes dans ses filets. Il sait que seul Dieu peut sauver les hommes. Comment un pécheur de Galilée pourrait-il prétendre accomplir les œuvres même de Dieu ? « Est-il vrai que désormais je prendrai des hommes ? » Le miracle de la pèche surabondante a préparé Simon à accueillir la vérité des paroles de Jésus. Le miracle a disposé Simon à accepter cette étrange disposition divine : Dieu choisit des hommes pêcheurs pour accomplir ses œuvres de salut.
Un miracle peut en révéler un autre. Dans la pèche miraculeuse, nous sommes en effet les témoins d’un miracle plus grand. La puissance de Dieu se déploie dans notre faiblesse. « C’est lorsque je suis faible, que je suis fort ». Alors que nous sommes impuissants à sauver notre prochain, Dieu fait de nous, comme Simon, comme Paul, ses instruments privilégiés pour annoncer l’évangile du salut : « Moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre […] Mais ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. » Quand des parents transmettent la foi à leurs enfants ou que le prêtre pardonne les péchés, c’est ce même miracle qui s’accomplit, le miracle de la force dans la faiblesse. Ils communiquent ce qui naturellement n’est pas en leur pouvoir : ils donnent Dieu qui sauve.
Oui, Jésus a véritablement accompli des miracles. Les évangiles ne sont pas des récits mythologiques. Et Jésus continue à faire des miracles dans l’ordinaire de notre vie chrétienne.
Fr. Sébastien Perdrix, OP

Fr. Sébastien Perdrix