Comment ça,  »les premiers seront les derniers » ?

par | 20 septembre 2026

J’aimerais me concentrer sur la fin de la parabole, m’arrêter sur cet instant précis où s’opère la bascule, où les premiers deviennent derniers et les derniers, premiers. Comment expliquer la chute, si récurrente, des premiers, des mieux placés, cette renverse inattendue, mais récurrente ?

C’est l’histoire, par exemple, de ce centurion romain qui fait l’admiration de Jésus : « Je vous le dis, même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi. » Comment est-ce possible ? Comment un romain, qui ne connait pas la loi et les prophètes, un tard venu, peut-il avoir une foi plus grande qu’un juif, un membre du peuple élu, formé depuis des siècles ?

C’est l’histoire aussi de cette pécheresse anonyme devenue une sainte en un instant. Celle-ci est connue de toute la ville pour ses actes. Elle fait irruption dans une maison, se jette aux pieds du Christ, sanglote, pleure, parce qu’elle a péché. Et voici qu’elle surpasse par son repentir, par son amour, la justice du pharisien chez qui elle est entrée : « Simon tu ne m’as pas embrassé, elle si. tu n’as point versé d’huile sur ma tête, mais elle, elle a versé du parfum sur mes pieds. C’est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés : car elle a beaucoup aimé. »

C’est l’histoire encore de ce publicain qui vient prier au temple au même moment qu’un pharisien. Le premier n’ose même pas lever les yeux au ciel. Le pharisien, quant à lui, dit sa prière : « Merci mon Dieu ! O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain ; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus. » Quand ils sortent de l’église, pardon, du temple, c’est le publicain qui est juste. Pas le pharisien. Voilà comment un premier devient dernier et un dernier premier.

Cette bascule s’opère partout, tout le temps. Elle touche ceux qui travaillent, de près ou de loin, pour le Christ. Regardez Marthe… Voilà des heures qu’elle sue sang et eau, qu’elle travaille aux fourneaux. Au début avec joie. À la fin, avec colère. Vient un moment où elle se fatigue, s’agace, se met à regarder à travers la fenêtre, à jalouser sa sœur. Regardez-moi cette flemmarde… Elle est là, tranquille, bien assise au pied de Jésus, à l’écouter, pendant que moi, pauvre cruche, moi, l’ouvrière de la première heure, moi qui fais tourner la boutique, moi qui me donne la peine, je me démène, sans que personne ne se soucie de moi. Je vais aller le dire au maître : « Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir? Dis-lui donc de m’aider. » Le drame de Marthe, c’est le drame des ouvriers du Christ, le drame des premiers dont la charité finit par se gâter, de leur relation au maître gâchée.

Nous aurons beau suer sang et eau, nous aurons beau nous dépenser sans compter pour construire une famille chrétienne, pour remplir la mission que Dieu nous a confiées, nous aurons beau abattre plus de travail que n’importe qui pour le royaume de Dieu, si nous n’avons pas la charité, si nous œuvrons sans amour, si nous agissons de mauvaise grâce, avec un cœur retors, triste, en jugeant tout ce que les autres ne font pas et devraient faire, en les méprisant ou en les jalousant, en disant que Dieu devrait faire autrement, en récriminant contre lui, en lui reprochant sa gestion, sa manière de gouverner le monde, de nous traiter, nous ses ouvriers… nous n’entrerons pas dans le Royaume de Dieu. Nos efforts ne nous mériteront pas le ciel. C’est de l’eau qui se perd dans le sable, du plomb, non de l’or, des mérites perdus.

Ouvriers de la première heure, catholiques depuis le berceau, ne regardez pas comme des pharisiens ceux qui ne sont pas comme vous, ceux qui semblent ignorer la foi, les publicains, les pécheurs, les prostituées, car il se peut, si vous vous jugez supérieurs à eux, que ceux-ci vous devancent dans le royaume de Dieu. Ne jugez pas les ouvriers qui rejoignent sur le tard la vigne du Seigneur. Ne les enviez pas non plus en jalousant de quelque manière la fête que Dieu leur fait, la fête que l’Église leur fait : « Pourquoi Dieu n’est-il pas venu à moi comme à eux ? Pourquoi n’ai-je pas leur grâce ? leur feu ? Pourquoi personne ne s’intéresse pas à moi. » Ne soyez pas comme ce fils ainé qui ne mesure pas la chance que c’est d’être depuis toujours auprès du Père, de jouir depuis toujours de ses biens : « Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. »

Vous, les ouvriers de la neuvième voire de la onzième heure, n’oubliez pas d’où vous venez, par quels chemins vous avez erré, ce que fut votre ancienne vie. N’enviez pas les ouvriers de la première heure, en pensant que tout était facile pour eux, qu’ils ont moins souffert que vous, qu’il leur était facile d’être chrétien, parce qu’ils ont eu des parents chrétiens, parce qu’ils ont grandi dans des structures chrétiennes, ne croyez pas que leur fidélité était d’avance gagnée, que leur charité s’explique, que leur bonheur est assuré. Vous ne savez pas ce que c’est que d’endurer le poids du jour, sans voir le maître, ce qu’il faut de vertu, de courage, d’amour et de foi pour persévérer toute une vie durant…

Chers amis, quelle que soit l’heure où le Seigneur nous prend, que ce soit de bon matin, au midi ou au soir de notre vie, rendons grâce à Dieu de nous offrir de le le servir. Réjouissons-nous de sa générosité, de sa volonté de ne perdre aucun d’entre nous, de nous donner à tous le même don, la même grâce, le même royaume. Œuvrons de toutes nos forces, de bonne grâce, tant qu’il fait jour, tant qu’il reste encore un peu de jour, jusqu’à notre dernier souffle. Un de nos frères, Jean-Marie Mérigoux, disait à l’un de nous, quelques jours avant de mourir : « C’est l’heure d’aimer, c’est l’heure d’aimer. » En vérité, c’est l’heure d’aimer. Maintenant.

Fr. David Perrin