La misérable et la miséricorde
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Le piège est redoutable d’efficacité. D’un côté, si le Seigneur applique la Loi de Moïse qui prescrit : « Lorsqu’on trouvera un homme couché avec une femme mariée, ils mourront tous deux, l’homme qui a couché avec la femme, et la femme également » (Dt 22, 22), alors il n’est plus celui qui ne veut pas la mort du pécheur mais sa conversion (cf. Ez 18, 23) ; il est sans miséricorde. D’un autre côté, s’il fait miséricorde, il transgresse la Loi, perdant ainsi son droit à affirmer : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17). Alors, justice ou miséricorde ? De quel côté Jésus penchera-t-il ? A la limite, peu importe : il aura perdu toute crédibilité ou, mieux, il se sera révélé coupable.
Les scribes et les pharisiens ignorent qu’ils sont en face de celui qui est venu « non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17). Ce salut passe indissociablement par le « combat pour la justice, la clémence et la vérité » (Ps 44, 5). Jésus ne sépare ni n’oppose la clémence et la justice, parce qu’il est la vérité en personne. Il vient « accomplir toute justice » (Mt 3, 15), parce qu’il est « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). Jésus rassemble ce que ses adversaires séparent ; il montre la voie d’une justice plus haute, celle qui « dépasse la justice des scribes et des pharisiens » (Mt 5, 20) pour conduire au Royaume des cieux.
Dans la rencontre avec la femme adultère, exposée à la vindicte populaire, l’ensemble des mystères de la vie du Christ est pour ainsi dire concentré afin de manifester la justice, la clémence et la vérité. Une femme, figure de l’humanité pécheresse qui se prostitue en courant après ses amants, les faux dieux, en oubliant le vrai Dieu (cf. Os 2, 7.15), est présentée devant le Christ à qui le Père a donné « tout pouvoir pour juger » (Jn 5, 22). Comme Eve à l’heure de la tentation, comme la Samaritaine au puits de Jacob, elle est sans époux parce que l’époux véritable lui est encore inconnu. Ses accusateurs, figure de l’« accusateur de nos frères » (Ap 12, 10), énoncent et le crime et la sanction prévue. Ils n’attendent qu’un mot pour exécuter la peine.
Sans mot dire, Jésus se baisse pour écrire sur la terre. Qu’écrit-il ? L’évangéliste ne le dit pas. Ce qu’il nous donne à contempler, c’est le doigt humain de Dieu qui ne grave plus la Loi sur des tables de pierre mais sur la terre, afin que s’accomplisse la parole du psaume : « La terre a donné son fruit ; Dieu, notre Dieu, nous bénit » (Ps 66, 7). Cet abaissement, c’est celui de l’Incarnation.
Devant l’entêtement des accusateurs, Jésus se redresse et annonce la justice nouvelle : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » (Jn 8, 7), confirmant du même coup la Loi mosaïque. Jésus parle et, un par un, les accusateurs s’en vont, afin que s’accomplisse la parole du psaume : « Dieu se lève et ses ennemis se dispersent, ses adversaires fuient devant sa face » (Ps 67, 2). Ce relèvement, c’est celui du ministère public de Jésus.
Sans attendre, Jésus s’est de nouveau baissé et continue d’écrire sur la terre pour y inscrire profondément l’humilité de l’obéissance. C’est pour faire miséricorde à cette femme qu’il est venu « servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45). Cet abaissement, c’est celui de la passion et de la mort, « et la mort de la croix » (Ph 2, 9).
C’est alors qu’il ne reste plus que Jésus et la femme : la misérable et la miséricorde[1]. Jésus se redresse de nouveau parce qu’il n’est pas possible que « la mort le retienne en son pouvoir » (Ac 2, 24), lui qui est venu pour que « les brebis aient la vie, et la vie en abondance » (Jn 10, 10). Ce relèvement, c’est celui de la résurrection. C’est du triomphe du Christ sur la mort que procèdent pour nous le pardon, la rémission des péchés.
Dans chacun de nos péchés, il y a ce même refus de Dieu, cette même poursuite des faux dieux qui nous conduit à rompre l’alliance nuptiale. Jésus accomplit à la lettre les préceptes de la Loi mais en mourant à la place (cf. 2S 19, 1) de la femme adultère : il prend sur lui « le châtiment qui nous donne la paix » (Is 53, 5) pour qu’en ses blessures nous trouvions la guérison (cf. 1P 2, 24). La rencontre de Jésus avec la femme adultère est la figure, l’annonce des jours saints que nous revivrons bientôt. Dans le mystère pascal, Jésus accomplit toute justice afin que nous recevions la miséricorde : il est venu réaliser la justice, la clémence et la vérité. N’attendons donc pas que de nouveaux scribes ou de nouveaux pharisiens nous accusent mais, dans le sacrement de pénitence et de réconciliation, jetons-nous nous-mêmes devant le Sauveur et accusons nos péchés pour recevoir la tendresse de sa miséricorde : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8, 11). Alors notre misère rencontrera sa miséricorde.
fr. Guillaume Petit, op
[1] Saint Augustin, Tr. in Io. XXXIII, 5 : « Relicti sunt duo : misera et misericordia ».
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