Amour obéissant et obéissance aimante

par | 27 septembre 2020

Force est de reconnaître que depuis quelques mois nous n’avons pas été ménagés. Confinement imposé, dé-confinement progressif, re-confinement partiel, autant de mesures qui nous ont pesé, éprouvés, malmenés. Autant de mesures qui ont pu susciter incompréhension, angoisse, mal-être. Autant de mesures qui ont aussi provoqué tension, division, désunion.

Non, nous n’avons pas été ménagés depuis quelques mois, au point de nous sentir peut-être un brin désemparés. D’autant plus désemparés que l’Église elle-même a pris des décisions que nous ne comprenons pas toujours. Que faire, que dire, que penser de la situation et des mesures qui sont prises ? Chacun y va de son petit couplet sur la base d’argumentaires trouvés de-ci de-là sur internet. Qui a raison et qui a tort ? Qui croire ? A qui faire confiance ?

Oui, nous pouvons bel et bien nous sentir un brin désemparés. Et ce désemparement augmente justement notre division. Laquelle division augmente alors à son tour notre désemparement. La boucle est ainsi bouclée. Dès lors comment sortir de cette spirale infernale ? Comment retrouver la paix et la joie, la confiance et la convivialité ?

 

Certains, ceux qui en ont plutôt ras-le-bol, réagissent par le déni : « qu’est-ce qu’ils commencent à nous ennuyer avec toutes ces histoires, on n’en a rien à faire, fichez-nous la paix avec ça ! », disent-ils. Et nous pouvons les comprendre. Sauf que la politique de l’autruche a rarement été une bonne réponse aux questions.

A défaut de botter en touche, d’autres s’attaquent donc au problème. Et là, le champ des réponses et des approches est infiniment varié. Selon que nous considérons la question du point de vue scientifique (réalité et dangerosité ou non du virus, modalités de transmission, etc.) ou du point de vue mystique (abandon à la Providence, confiance en Dieu, etc.). Sous ses aspects les plus pragmatiques (sens et respect des mesures sanitaires avec leur implication au quotidien) ou les plus spirituels (sens de la vie, peur la mort, gestion des angoisses, etc.). Sachant bien sûr que ce sont en réalité quelques points précis, tels que la communion dans la main ou dans la bouche par exemple, qui focalisent l’essentiel de l’attention et, par suite, cristallisent toutes les crispations.

Il ne nous appartient pas de répondre ici et maintenant à toutes ces questions qui nous lassent ou nous angoissent, ni même de trancher parmi elles. En revanche, les lectures de ce jour nous invitent à élargir notre réflexion en l’orientant vers un aspect essentiel de la vie chrétienne, lequel jette une lumière toute particulière pour mieux comprendre et surtout mieux vivre non seulement la période actuelle mais surtout toute notre vie chrétienne. Cet aspect essentiel, que nous négligeons ou sur lequel nous nous méprenons bien souvent, est celui de l’obéissance.

 

L’obéissance, cette vertu de la volonté qui adopte comme règle pour son action non pas son propre jugement, mais le jugement[1] d’un autre, à savoir de celui qui exerce l’autorité. Obéir, c’est conformer ma volonté au jugement de l’autorité qui commande. De sorte que pour obéir, il n’est pas demandé d’être d’accord, d’approuver ni même de tout comprendre aux raisons de l’autorité. Mais simplement de vouloir se conformer à son jugement à elle, pour ce motif que c’est le jugement de l’autorité (indépendamment donc de notre compréhension ou de notre approbation de ce jugement). En effet, lorsque nous conditionnons notre obéissance au motif que nous sommes d’accord avec l’autorité, ce n’est plus de l’obéissance mais simplement du bon sens.

Attention, il ne s’agit évidemment pas pour autant d’obéir bêtement, aveuglément, servilement, sans se poser de questions. Dans l’obéissance, l’intelligence est ou doit être mobilisée. Non pas pour décider si nous allons obéir ou non, mais comment nous allons obéir, pour comprendre au mieux, autant que faire se peut, ce qui nous est demandé afin de l’exécuter au mieux. Il est vrai que nous devons aussi user d’intelligence pour nous assurer tout de même que ce qui nous est demandé ne constitue pas en soi un péché, seul cas légitime et indiscutable de désobéissance.

Il en découle que l’obéissance peut me demander d’agir contrairement à mon jugement personnel. Elle n’en est pas moins légitime et requise pour autant. Quand bien même ce serait mon jugement qui est juste et celui de l’autorité qui est erroné. Même en ce cas, il convient encore d’obéir. Ainsi par exemple, il se peut que l’Église en général et nos évêques en particulier se trompent lorsqu’ils me demandent de respecter telle ou telle consigne. Le cas échéant, il leur appartiendra d’en rendre compte à Dieu. Mais pour ce qui me concerne, je reste tenu à l’obéissance car je ne me tromperai jamais en obéissant (tant du moins qu’il ne m’est pas commandé de commettre moi-même un péché). La prieure de s. Rita qui, pour la ridiculiser, lui ordonne d’aller arroser en plein hiver un bâton mort, comment sûrement un péché. Il n’empêche que a obéi et que Dieu a béni cette obéissance en faisant fleurir en rosier le fameux bâton.

 

L’obéissance révèle ici toute son exigence. D’une part, elle me demande d’agir, et d’agir réellement. Il s’agit d’obéir ni de mots ni de langue, mais en acte et en vérité, à l’instar du 1er fils de la parabole que nous avons entendue. D’autre part, elle me demande d’agir non pas en en faisant le moins possible histoire de justifier que nous n’avons pas désobéi, mais d’obéir au mieux, d’obéir à fond.

Et là, nous comprenons ce que l’obéissance peut avoir de coûteux, voire en certains cas d’héroïque. Nombreux sont les saints à en avoir donné le témoignage. Telle s. Jeanne Jugan, fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres, qui se fait éjecter comme une malpropre de son œuvre et reléguer à la lingerie par un curé orgueilleux qui abuse de son autorité. La sainteté de s. Jeanne Jugan tient entre autres à cet héroïsme avec lequel elle a obéi.

Oui, l’obéissance est parfois héroïque et même crucifiante. Comme elle l’a été pour le Christ qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort. Et la mort de la Croix. Il est parfois bel et bien coûteux d’obéir, mais si toute l’énergie que nous déployons en ce cas pour biaiser, pour esquiver, pour chercher à désobéir (et parfois en toute bonne foi, d’une manière humainement très compréhensible), nous l’utilisions plutôt pour obéir au mieux et au plus vite, l’obéissance nous serait beaucoup moins ardue.

 

A ce stade de l’homélie, certains lui reprocheront peut-être de prôner l’obéissance sans en justifier la raison d’être. Donnant à l’obéissance une tournure infantilisante, despotique, manipulatrice. C’est vrai, dans le fond, pourquoi obéir ? Eh bien tout simplement pour suivre le Christ qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort. Cette réponse qui se suffit à elle-même, mérite cependant d’être complétée. Précisons encore que nous sommes naturellement tenus à l’obéissance parce que l’obéissance nous détache de notre individualisme et de notre intérêt particulier, afin de nous mettre au service du bien commun. Et, ce faisant, d’œuvrer à l’unité et à la communion entre nous.

Nous retrouvons-là le principe même de l’eucharistie dont la finalité est bien d’assurer notre unité dans le Corps du Christ auquel nous communions. Renoncer à ses préférences personnelles, quelles qu’elles soient, au nom de l’obéissance, au profit du bien commun et de notre unité, c’est agir en faveur de l’édification du Corps du Christ qui est le sens ultime de la messe et la plus haute manière d’honorer Dieu. Nous ne pouvons être que reconnaissants et admiratifs pour une telle obéissance, cette obéissance dont vous faites preuve lorsque vous vous conformez à ce qui nous est demandé à tous et qui nous coûte parfois réellement.  Nous ne pouvons être que reconnaissants et admiratifs pour cette obéissance qui relève d’une authentique charité (et donc de la sainteté).

C’est que, en définitive, obéissance et charité se rejoignent dans un même mouvement de renoncement à notre volonté personnelle en faveur d’un bien plus grand que le nôtre propre. Obéissance et charité s’embrassent et s’enfantent mutuellement. De sorte que si la charité n’est plus le berceau de l’obéissance, alors l’obéissance devient le tombeau de la charité. Que Dieu nous garde en cet amour obéissant et cette obéissance aimante qui construisent l’unité de l’Église. Amen.

fr. Romaric Morin

[1] Plus précisément, il s’agit du précepte (= de l’ordre, du commandement) qui est un acte de l’intelligence de celui qui commande.

Fr. Romaric Morin