« Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée »

par | 13 avril 2025

À l’heure de l’intelligence artificielle et du continent numérique, ce que nous faisons aujourd’hui peut paraître dépassé. Faire une procession avec des rameaux, lire la Passion en incarnant différents personnages — telle une pièce de théâtre sacrée — a quelque chose de singulier. Songez d’ailleurs que ce sera un peu la même chose avec le lavement des pieds, ou le chemin de croix, qui donnent à voir, à toucher, à vivre, à quel point notre foi n’est pas virtuelle.

Simplement, il ne faut pas s’y méprendre : si nous accomplissons ces gestes concrets, ce n’est pas pour entretenir le souvenir d’un évènement passé, comme on pourrait commémorer la fin d’une guerre. Non… Cela va beaucoup plus loin. Car la liturgie nous met véritablement en contact avec le Verbe fait chair, et nous fait entrer de plain-pied dans les évènements que nous célébrons. C’est pourquoi le caractère théâtral de la Passion que nous allons écouter n’est pas un simple jeu (pour rendre moins monotone une lecture très longue). Nous sommes tous les acteurs de ce drame, tantôt du côté de la foule, des saintes femmes, des apôtres qui ont trahi, de Pilate, ou de Jésus lui-même. Nous ne sommes pas des spectateurs de l’histoire du Salut. Car c’était bien nos péchés qu’Il portait, c’était bien nous qui le consolions. L’humanité tout entière, de tous les temps et de tous les lieux, est rassemblée au pied de la Croix, sous le regard aimant de Jésus, qui a voulu naître, mourir, et ressusciter, pour nous.

« Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi. » Dieu est passionné de notre Salut, et ce ne sont pas là seulement des mots ; il faut en être convaincu. Adhérer à ce qui est vécu durant la Passion du Christ, ce n’est donc pas adhérer à une idée, c’est littéralement adhérer, c’est-à-dire être attaché au Christ crucifié pour nous. Remarquez ainsi que beaucoup de personnes ont été témoins de ces évènements, mais que tous n’ont pas adhéré au Christ, au point de le suivre jusqu’au bout. Les grands prêtres étaient présents, mais en refusant de croire en lui, alors même que la Passion se déroulait sous leurs yeux, ils lui ont fait subir la pire des souffrances. Nous-mêmes, nous ne devons pas assister à tout cela de façon distante et froide. Pensons aujourd’hui à cette parole du Christ qui bouleversa la bienheureuse Angèle de Foligno : « Ce nest pas pour rire que je tai aimée. »  « Cette parole me porta dans l’âme un coup mortel, et je ne sais comment je ne mourus pas ; car mes yeux souvrirent, et je vis dans la lumière de quelle vérité, cette parole était vraie. Je voyais les actes, les effets réels de cet amour, jusquoù en vérité il avait conduit le Fils de Dieu. Je vis ce quil supporta dans sa vie et dans sa mort pour lamour de moi, par la vertu réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité la parole que javais entendue ; non, non, il ne mavait pas aimée pour rire, mais dun amour épouvantablement sérieux, vrai, profond, parfait, et qui était dans les entrailles. Et alors mon amour à moi, mon amour pour lui, mapparut comme une mauvaise plaisanterie, comme un mensonge abominable. » Devant la Passion, on ne peut pas tricher…

Il y a quelque temps, le film de Mel Gibson sur la Passion du Christ, a suscité un certain scandale. Le doux Jésus s’était transformé en homme des douleurs, sur qui on avait craché, qui avait été durement flagellé, couronné d’épines, qui avait porté sa croix, et qui in fine, avait été crucifié. Réfléchissons sur le sens de tout cela. La Passion, c’est sale, c’est choquant, c’est laid comme le péché ; le sang, la sueur et les larmes se mélangent à la boue ; il faut en prendre conscience. Et c’est pour nous/pour moi que le Christ a souffert tout cela. Alors, durant ces jours saints où la liturgie nous transporte mystiquement au pied de la Croix, tâchons ne pas rester insensibles au Christ crucifié. Avec l’instrument de notre Salut, Jésus frappe à la porte de notre cœur. Sur la Croix, Jésus, l’homme-Dieu qui a soif, réclame notre foi. Allons-nous lui donner ?

fr. Corentin Pezet, op

Frère dominicain