Ce que Dieu a uni

par | 6 octobre 2024

Les pharisiens ont le chic pour poser des questions aussi incongrues qu’ennuyeuses. Nous voici, une fois de plus avec les spécialistes de la casuistique, la morale la plus barbante, la loi dans toute sa splendeur pharisienne, qui serait risible si elle n’était pas une falsification des plus beaux dons de Dieu. Car même la loi ancienne a ses lettres de noblesse, tant elle est comme imprégnée par la grâce qui sera bientôt révélée dans la loi nouvelle. Mais si votre justice ne dépasse pas celle des pharisiens…

Alors Jésus, mis ainsi à l’épreuve de la manière la plus médiocre, va délivrer un message d’une ampleur théologique admirable. Il n’élève pas le débat, les débateurs n’en valent pas la peine, il expose le plan de Dieu depuis les origines : « Au commencement de la création ». On n’est plus dans la mesquinerie de la règle, faite pour les cœurs endurcis. On est dans le commencement de la création pour aboutir à l’achèvement du chef d’œuvre de Dieu : « ce que Dieu a uni ».

« Ce que Dieu a uni », tel est notre raison de vivre, de contempler, de louer. Ne rabaissons pas la révélation à ces exercices canoniques sur la conjugalité. Quand on voit l’œuvre de Dieu, la création, la rédemption, le salut, la grâce, la vie au Ciel, quelle misère d’un esprit rabougri que de couper les cheveux en quatre des mesquineries humaines.

Et pourtant, elle a un intérêt cette question morale de l’homme et de la femme, de l’époux et de l’épouse, de la fidélité et de la fécondité. Mais c’est à condition de les comprendre dans l’ensemble de la révélation : le vocabulaire de l’alliance et donc l’image conjugale qui aboutira à la sacramentalité du mariage, expression de l’amour du Christ pour son Eglise. Le plus haut de la révélation s’incarne dans le plus profond de notre humanité, l’amour entre un homme et une femme. Et l’amour de Dieu n’est jamais adultère. Toute la morale en découle.

Alors, on peut se mettre en quête de tout ce qui est désigné par l’expression de Jésus : « Ce que Dieu a uni ». On peut relire ainsi l’histoire du salut ; on peut même faire de la métaphysique « tout est en convenance dans l’être », écrit saint Thomas) ; ou de l’écologie (Tout est lié, dit le Pape François) ; on doit aussi relire aussi l’histoire de sa propre vie : tout ce que Dieu a uni dans ma vie, malgré mes petites ou grandes désunions.

Ce que Dieu a uni n’est pas n’importe quelle union. Dieu  ne connaît pas d’autres unions que l’amour, la bonté, l’amitié, la bienveillance, le tout cimenté par la grâce, par celui qui est plein de grâce et de vérité et qui répand en abondance cette grâce dans les cœurs ainsi unis. Pensez au cœur de la Vierge Marie, et celui de saint Joseph, des anges et de tous les saints.

Mais ce que Dieu a uni, l’homme peut le séparer. Jésus explique que l’adultère concerne les deux, l’époux et l’épouse. Parfaite égalité dans la possibilité, mais pas dans la réalité. Le plus souvent, l’un abandonne l’autre.

Mais l’adultère n’est pas seulement conjugal, il concerne aussi la vérité, la justice, la paix. Les Pères de l’Eglise parlaient d’adultère pour les hérétiques. On peut être adultère de bien des manières quand on perd de vue le projet créateur de Dieu et surtout l’unique manière d’unir en vérité les êtres, à savoir les imprégner de charité. Unir selon l’amour enseigné par Dieu. Autrement, on disperse.

Un peu plus loin, dans notre évangile, Jésus se fâche. Les pharisiens ont disparu, ruminant leur prochain piège. Jésus se fâche contre ses disciples pour une histoire qui ne semble pas avoir de lien avec ce qui précède. On n’empêche les enfants de recevoir la bénédiction de Jésus.

Pas de lien avec ce qui précède ? Il s’agit d’enfants et l’on parlait à l’instant du couple voulu par Dieu. Si le monde sépare ce que Dieu a uni, les enfants disparaissent aussi. Ils n’ont plus accès à la bénédiction de Jésus et le royaume de Dieu se vide. Il se vide car les enfants étaient les témoins privilégiés de la manière de devenir enfant de Dieu : « celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas ». Le royaume de Dieu, l’Eglise, est le lieu et la manière où Dieu achève de tout unir. Jésus se fâche, car si une attitude mondaine et même une attitude religieuse faussée éloignent de votre cœur cette part d’enfance qui devrait toujours être là, vous êtes en dehors du royaume, vous avez séparé ce que Dieu voulait unir, à tout prix, au prix de son sang versé. Quand l’homme sépare, l’amour disparaît.

Il me revient une scène assez touchante de Marcel Pagnol. Manon, la fameuse Manon des sources, constate qu’on s’est servi d’un olivier de son enfance, pour quelques travaux et qu’on y a planté plein de clous affreux, qui défigurent l’arbre, et donc les jeux de son enfance, finalement son enfance. Alors elle a cette remarque triste, un peu naïve, mais d’une théologie inattendue : Les hommes sont méchants ; ils plantent des clous partout ; même dans les bras du bon Dieu.

fr. Gilbert Narcisse, op

Fr. Gilbert Narcisse