Donner, recevoir et donner
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Pendant le temps ordinaire, nous suivons chaque année un évangile (cette année, c’est l’évangile de S. Luc).Dimanche après dimanche, nous lisons un épisode de cet évangile, en suivant l’ordre du texte. (Je suis désolé de rappeler cela à ceux pour qui c’est évident !) Il est donc prévu qu’on suive l’histoire d’un dimanche sur l’autre. C’est pour cela qu’il est toujours bon de se souvenir au moins de l’évangile de la semaine précédente, surtout quand, comme aujourd’hui, on a la suite immédiate de dimanche dernier (parce que, parfois, nous sautons un passage pour que tout rentre dans l’année). S. Luc a de la suite dans les idées et l’évangile de dimanche dernier et celui d’aujourd’hui s’éclairent mutuellement.
Dimanche dernier, nous entendions la parabole du Bon Samaritain. On a pu vous dire à ce sujet que c’est une parabole à double niveau de compréhension. Jésus répondait à la question d’un légiste. La question était : « La Loi dit : ″Tu aimeras ton prochain comme toi-même″, mais qui est mon prochain ? » ou, si vous préférez, la question que posait le légiste était : « Qui dois-je aimer » (et donc aussi : « Qui puis-je ne pas aimer ? »). Et Jésus répondait avec l’histoire du Bon Samaritain qu’il n’y a personne qu’on peut ne pas aimer. C’était le premier niveau de lecture : Jésus disait qu’il nous faut faire du bien autour de nous.
Mais, il y avait aussi un deuxième niveau de lecture, qui ne s’oppose pas, mais complète le premier. Par cette parabole, Jésus parlait aussi de lui. Le Samaritain, est d’un peuple un peu comme les Juifs, mais pas tout à fait pareil. Jésus, lui, est, comme nous un homme, un être humain, mais il ne l’est pas comme nous le sommes. Il est un peu pareil, mais aussi un peu étranger. Et, comme le Samaritain qui prend soin de l’homme au bord du chemin, Jésus prend soin de l’humanité agressée par les brigands que sont les démons et les péchés.
Les deux niveaux de lecture s’articulent : si Jésus peut nous dire de faire du bien autour de nous, c’est parce que lui, le premier, nous fait du bien, nous sauve, nous panse, nous guérit l’âme. Nous pouvons donner parce que nous recevons d’abord de Dieu.
Dans l’évangile d’aujourd’hui, dans ce passage chez Marthe et Marie, S. Luc continue à aborder ce même thème : Il y a un bien à faire aux autres, mais il y a aussi un bien à recevoir de Dieu. Il ne faut oublier ni l’un, ni l’autre. Et les deux biens s’articulent.
Faire du bien aux autres et recevoir le bien de Dieu, ce sont deux attitudes nécessaires et qui vont ensemble. Attention à ne pas les opposer frontalement. On pourrait avoir envie d’opposer ainsi Marthe et Marie, mais Jésus lui-même ne le fait pas, il a plus la nuance. Ce que fait Marthe n’est pas mauvais. D’ailleurs, Jésus dit que Marie « a choisi la meilleure part », ce qui signifie que Marthe a une part qui est bonne, même si elle n’est pas aussi bonne. Marthe n’a pas choisi une mauvaise part. Jésus ne repousse pas l’œuvre de Marthe. Au contraire, lui qui a dit que « le Fils de l’homme n’a pas où poser la tête » (Lc 9, 58) se laisse inviter chez Marthe. Il accepte son hospitalité, comme il acceptera celle de Zachée. Ce travail de Marthe est un vrai bien.
Mais Jésus ne veut pas seulement recevoir quelque chose de Marthe, il ne veut pas seulement recevoir quelque chose de nous. Il veut aussi donner. Il veut nous donner un bien. Il ne veut pas seulement recevoir de nous… d’ailleurs, que pourrions-nous vraiment lui donner ? Tout ce que nous avons, tout ce qui existe vient de lui. Chère Marthe, tu cherches à nourrir celui qui est le Pain de vie pour tous les hommes, tu es un peu comme la Samaritainequi pense donner à boire à la Source de la vie !
Jésus laisse Marthe prendre soin de lui, car il est bon pour Marthe de faire ainsi le bien, cela participe à sa dignité. Mais Jésus a surtout quelque chose à lui donner. De même que Dieu laissait Abraham prendre soin de lui, mais il voulait surtout lui donner un fils, une descendance.
Dieu veut notre attention dans la prière, dans l’étude, dans la contemplation parce qu’il a un don à nous donner, et ce don, c’est lui-même. Dieu veut se donner à nous. La Parole de Dieu veut se donner à nous, veut habiter chez nous. C’est en cela que la part de Marie est meilleure.
Mais, attention à ne pas opposer Marthe et Marie ! Cela ne veut pas dire qu’il faut cesser de faire le bien, cesser de prendre soin des autres. La parabole du Bon Samaritain demeure toujours vraie, avec sa conclusion : « Va, et toi aussi, fais de même » (Lc 10, 25-37) : « Va et exerce la miséricorde envers tes prochains. » Mais l’exemple de Marie va nous faire agir un peu différemment. Si, comme Marie, nous avons bien conscience de tout ce que Dieu nous donne, nous aurons envie de le lui rendre. Comment le faire, puisque tout vient de lui ? Que lui apporter à lui qui n’a besoin de rien ? Eh bien, justement, puisque nous ne pouvions rien apporter à Dieu, Dieu nous donne les autres, nos prochains, qui – eux – ont besoin de nous, pour que nous puissions leur faire le bien que nous voudrions rendre à Dieu. En servant ainsi, en faisant le bien aux autres comme pour rendre l’amour reçu de Dieu, nous servons comme Marthe, mais avec l’état d’esprit de Marie. Et cette bonne part ne nous sera pas enlevée.
fr. Timothée Lagabrielle, op
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