Jésus, l’alternative
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« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 26-27)
Vous connaissez bien, frères et sœurs, la célèbre et inévitable double alternative. Ou bien Jésus est Dieu. Ou bien il ne l’est pas. Dans le premier cas, s’il se trouve qu’il est Dieu, eh bien tombons à genoux, et rendons lui l’hommage de notre adoration. Dans le second cas, s’il se trouve qu’il n’est pas Dieu, nouvelle alternative. Ou bien il ne s’en rend pas compte – c’est-à-dire : il pense être Dieu sans l’être –, et alors c’est un sérieux problème d’intelligence et il faut conclure qu’il est fou. Ou alors, il s’en rend compte – c’est-à-dire : il sait très bien qu’il n’est pas Dieu –, et alors il faut conclure qu’il est menteur, manipulateur, gourou, et c’est alors du côté de la volonté qu’il se trouve un sérieux problème. Mais ce qui est absolument exclu et qui n’a résolument aucun sens, c’est l’opinion qui est de très loin la plus commune et qui passe en surface pour la plus saine, à savoir que Jésus serait, simplement, quelqu’un de bien. C’est là la solution de confort. Elle évite de prendre position trop franchement pour ou contre Jésus. « Il n’est pas Dieu donc je ne l’adore pas. Il n’est pas fou ou manipulateur donc je ne le déteste pas. Mais il est, disons, un sage, un original, un défenseur des droits de l’homme, un apôtre de la paix, un prophète de l’amour, un écologiste, bref, je ne suis ni particulièrement pour, ni particulièrement contre, il n’est pas une menace pour mes petites habitudes, laissez-moi donc vivre en paix ! ».
Que cette solution en apparence la plus équilibrée soit en réalité la plus absurde ressort très clairement de ce que nous venons d’entendre. « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ». « Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple ». Chers frères et sœurs, soyons très clairs. Si jamais un jour vous rencontrez quelqu’un – autre que le Christ – qui vous dit une chose pareille : fuyez à toutes jambes ! Rendons-nous compte de ce que Jésus est ici en train de dire : « Prenez les plus fortes d’entre toutes les relations humaines – époux-épouse ; parent-enfant ; frère-sœur – ; observez l’amour qui doit exister (et qui parfois existe) dans ces relations-là ; cet amour-là doit pâlir en comparaison de l’amour que vous devez avoir pour moi. Même l’amour que vous avez – et devez avoir – pour vous-mêmes doit pâlir en comparaison de celui qu’il vous faut avoir pour moi ». Et la question qui se pose est celle de savoir si une telle affirmation est vraiment sauvable. Peut-on vraiment faire autre chose que conclure, au sujet de celui qui nous dit une chose pareille, qu’il est affecté d’un narcissisme effarant ? Le seul élément de contexte qui permettrait de sauver une telle affirmation serait celui où nous aurions affaire à Dieu en personne. C’est le mystère de l’Incarnation qui, pour ainsi dire, sauve Jésus quand il dit une chose pareille, et renverse complètement la situation pour la rendre parfaitement évidente. En effet, si Jésus est vraiment Dieu, se mettre à sa suite exige de l’aimer plus que son père, plus que sa mère, plus qu’une épouse, qu’un époux, qu’un fils, qu’une fille.
Et nous touchons ici un aspect de la morale chrétienne qui lui est absolument propre. On entend parfois dire, et pas que par des imbéciles, que la morale chrétienne n’aurait rien de spécifique, que vivre de manière chrétienne se réduirait à vivre de manière humaine, et que la différence entre un bon chrétien et un bon païen se situerait uniquement au niveau de la foi et pas du tout au niveau des mœurs ou au niveau de l’agir. Mais ce qui aujourd’hui nous est donné par le Christ, c’est un commandement qui découle directement d’un des mystères de la foi chrétienne et qui, coupé de ce mystère, n’aurait absolument aucun sens. Dieu s’est fait homme, le Verbe s’est fait chair, par conséquent, il existe un homme que j’ai l’obligation d’aimer plus que tout les autres, y compris ceux qui me sont le plus proche, que j’ai même l’obligation non seulement d’aimer mais encore d’adorer, et ce pour cette raison qu’il n’est pas seulement un homme, mais qu’il est aussi, en personne, le Dieu unique.
Alors une fois que nous avons dit cela, arrive le moment de l’examen de conscience et, en ce début d’année, des résolutions. Est-ce vraiment toujours Dieu que j’aime par-dessus tout ? Sont-ce toujours les intérêts de Dieu que je cherche plus que tous les autres ? Et sont-ce toujours les intérêts de Dieu que je cherche plus que tous les autres, notamment quand sont également en jeu mes intérêts personnels (ou ce que j’estime un peu trop étroitement être mes intérêts) ou encore ceux de mes proches ? Il est très facile d’en venir subrepticement à compartimenter son existence et d’être évidemment tout à Dieu quand je suis dans la maison de Dieu (surtout s’il y a du monde autour), mais tout aux autres et un peu moins à Dieu une fois sorti sur le parvis, et finalement, une fois chez moi, tout à moi et plus du tout à Dieu.
Que l’Évangile résonne dans nos coeurs et y répande sa lumière, pour nous délivrer des péchés que nous y voyons, de ceux que nous ne voyons pas, et de ceux, surtout, que nous ne voyons plus.
fr. Vincent-Thomas Rist, op
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