Jeudi Saint : la messe, la cène et la croix
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Il est somme toute assez classique, habituel, traditionnel – bref, catholique ! – de dire que la
messe est le renouvellement non sanglant du sacrifice sanglant du Christ. Autrement dit, au cours
de chaque eucharistie, nous renouvelons sacramentellement le sacrifice du Christ sur la croix avec
lequel la messe ne forme en réalité qu’un seul et même sacrifice. La messe et la croix ne sont pas
deux sacrifices distincts l’un de l’autre mais deux modalités différentes d’un seul, unique et même
sacrifice.
Mais alors, si la messe est le renouvellement du sacrifice du Christ sur la croix, ce sont donc
les paroles du Christ en croix que nous devrions entendre au cours de la messe (Père, pardonne-
leur ; Père, entre tes mains je remets mon esprit ; ou encore Tout est accompli). Or tel n’est pas le cas. Ce
que nous entendons pendant la messe, ce ne sont pas les paroles du Christ en croix mais les
paroles du Christ à table. Les paroles qu’il a prononcées au cours du dernier repas qu’il a partagé
avec ses disciples avant de mourir en croix.
Rien d’étonnant à cela pourtant dans la mesure où ce dernier repas – la cène – anticipe en
effet le sacrifice du Christ en croix. Elle l’anticipe non seulement au sens où elle l’annonce mais
aussi et surtout au sens où elle est déjà l’offrande du Christ telle qu’elle sera consommée sur la
croix. Au sens où elle contient en elle le sacrifice du Christ en croix.
De sorte que l’offrande du Corps et du Sang du Christ lors de la cène ne forme en réalité
qu’une seule et même offrande avec la croix. La cène et la croix ne sont pas deux sacrifices
distincts l’un de l’autre mais deux modalités différentes d’un seul, unique et même sacrifice. Avec
cette différence que sur la croix le Christ s’offre en son propre corps physique, tandis qu’à la cène
il s’offre sous le signe du pain et du vin qui n’en sont pas moins réellement son Corps et son
Sang.
Par conséquent, si d’une part la messe et la croix forment un seul et même sacrifice, et si
d’autre part la cène et la croix forment elles aussi un seul et même sacrifice, alors nous
comprenons pourquoi nous reprenons au cours de la messe, renouvellement non sanglant du
sacrifice sanglant du Christ en croix, les paroles que le Christ a prononcées lors de la cène,
anticipation de ce sacrifice du Christ en croix.
Sauf que si ces explications nous permettent de comprendre pourquoi nous pouvons
reprendre, lors de la messe, les paroles du Christ à la cène, elles ne nous disent pas pour autant
pour quelle raison nous le faisons. Bien sûr nous pouvons nous contenter de répondre à cette
question par un argument d’autorité : tout simplement parce que le Christ l’a institué ainsi. Mais
c’est là justement un argument qui a la limite de tous les arguments d’autorité : il est certes vrai et
suffisant en soi, mais il ne nous explique pas la réponse qu’il donne. Cette réponse d’autorité ne
nous dit pas, en effet, pourquoi le Christ a choisi d’instituer ainsi l’eucharistie.
Eh bien pour cette raison que si la croix, la cène et la messe sont toutes trois bel et bien un
seul, unique et même sacrifice – l’offrande du Christ –, cette dimension sacrificielle n’épuise pas à
elle seule toute la signification et la portée de cette offrande du Christ. Le Christ a choisi le cadre
d’un repas pour nous livrer son Corps et son Sang, parce que son offrande ne relève pas de
n’importe quel sacrifice mais du sacrifice dit de communion, lequel sacrifice réclame de recevoir
la victime en nourriture. De ce point de vue, le sacrifice du Christ trouve assez naturellement sa
place dans le cadre d’un repas.
Car le repas souligne ici deux aspects importants de la messe par rapport à la dimension
sacrificielle de la croix. Premièrement, le repas est un temps de réfection. Nous y consommons
les aliments nécessaires à la vie et à la santé. Ce cadre du repas nous rappelle ainsi que le Christ
offre son Corps et son Sang en sacrifice avant tout pour être mangé et bu, et non pas d’abord
pour être adorés au tabernacle. Ce Corps et ce Sang nous sont donnés pour être une nourriture.
Et même la nourriture par excellence, celle dont nous avons besoin pour vivre. Celle sans laquelle
nous défaillons et mourons.
Deuxièmement, le repas est aussi un temps de communion. En partageant les mêmes vivres,
nous partageons un moment de convivialité qui nous réunit. Les convives ne font plus qu’un
cœur et qu’une âme. Ce cadre du repas nous rappelle ainsi que le Christ offre son Corps et son
Sang pour que nous soyons en communion non seulement avec lui mais aussi les uns avec les
autres, pour que nous formions tous un seul Corps avec lui et avec tous les autres membres de
son Corps.
Quelles en sont les conséquences ? Première conséquence, la participation normale, pleine et
entière à la messe est d’y entrer nous-mêmes i.e. d’y communier. Il ne s’agit pas seulement
d’assister au sacrifice du Christ, mais d’y communier. Deuxième conséquence, s’il est bon et
important, au moment de la consécration, de s’offrir soi-même en sacrifice en union avec le
sacrifice du Christ, il est tout aussi bon et important, au moment de la communion, de s’offrir
soi-même pour former un seul Corps avec le Christ et tous les autres membres de son Corps. A
ce moment-là, c’est cela – le désir de former un seul Corps – qui prime. Certes la communion est
un acte personnel, individuel (personne ne va communier à ma place). Mais cette dimension
personnelle trouve son accomplissement dans cette dimension communautaire en vertu de
laquelle nous ne sommes chacun pleinement nous-mêmes que dans la communion avec les
autres. Nous ne communions pas d’abord pour nous individuellement, mais d’abord pour
l’édification du Corps du Christ, pour le bien de l’Église dont nous sommes les membres. Amen.
fr. Romaric Morin, op
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