L’autorité, entre légitimité et manière

par | 31 janvier 2019 |

Frère Thierry-Dominique Humbrecht

« Tous, dans la Synagogue, avaient les yeux fixés sur lui ». Jésus est l’homme à la mode et, comme souvent en pareil cas, la réputation se nourrit d’elle-même. Puisque tout le monde écoute le nouveau prédicateur, il faut y être. Hier comme aujourd’hui, le succès fait la valeur.

On s’entasse dans la Synagogue de Nazareth. Tout est donc pour le mieux, sauf qu’à un moment donné, celui qui parle est jugé sur ses paroles. Et chacun pressent que la circonstance se revêt d’une certaine solennité : Jésus dans la synagogue, le jour du sabbat, se lève, ouvre le livre, lit, le referme, s’assoit, laisse passer un instant, et parle. La décomposition de l’action crée une tension. Il parle : « Cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s‘accomplit ».

Jésus pose comme accomplie l’Écriture elle-même, avec lui-même en train de l’accomplir. Personne n’avait jamais osé dire une pareille chose, et nul ne le fera après lui, en tout cas à bon escient. Le texte d’Isaïe qu’il lit donne de lui un portrait complet mais encore voilé : consacré par le Seigneur, Bonne nouvelle à annoncer, libération des opprimés. Autrement dit, Jésus annonce qu’il est Dieu, né de Dieu ; qu’il est le Verbe qui parle au Nom du Père ; et qu’il vient sauver tous les hommes. Lui, que l’on a connu petit, dans ce village reculé, se proclame grand.

Jusque-là, rien ne bouge. Le voile permet l’admiration. C’est après le texte coupé de cet Évangile que les choses se gâtent : parce que Jésus rappelle que Dieu a étendu ses bienfaits à d’autres que les Enfants d’Israël, à une veuve, à des lépreux, il déclenche l’incident : fureur des auditeurs, agression sur sa personne, volonté de le jeter du haut d’une falaise. Mais lui passe au milieu d’eux et va son chemin. C’est lui le maître de l’événement. C’est même à cela que des esprits plus aigus auraient dû le reconnaître, ou du moins se poser les bonnes questions, celles qui lézardent un ciel trop serein : son autorité.

Cet homme parle avec autorité. Il s’identifie, il proclame l‘accomplissement et de surcroît, il domine la colère et la menace d’une foule soudain enténébrée. Jésus manifeste son autorité, avec une majesté inconnue des anciens prophètes.

Nous, nous savons que cette autorité signifie : sa divinité, son identité de sauveur. Tout lui est soumis. Il est le seul à se poser avec une telle autorité. Elle touche à sa mission, oui, mais parce qu’elle ressort de son être. Il le dira plus tard : « Avant qu’Abraham fût, Je suis ».

Nous aussi, nous exerçons l’autorité. Parfois au nom du Christ, sinon en vertu de certains pouvoirs qui nous ont été reconnus en fonction d’une compétence et d’une procédure : élection, nomination, acclamation, voire coup d’État accepté. Si l’origine de cette autorité est reçue comme légitime, celui qui exerce l’autorité n’est pas remis en cause dans sa fonction. Comme on le dit justement, la légitimité du pouvoir permet à ce pouvoir de s’exercer.

Tout irait donc pour le mieux s’il ne fallait considérer aussi la manière d’exercer le pouvoir. C’est là que les choses se compliquent. Avec la manière, en effet, la légitimité initiale se charge de tout le poids d’humanité de celui qui agit : tempérament, décisions, prudence ou inaction, créativité, tyrannie, et surtout les degrés intermédiaires de collaboration, de collégialité, ou bien leur absence. Quelle que soit l’origine du pouvoir, tout s’accomplit dans la manière et dans les intermédiaires. Parfois, nous le savons, la manière alourdit l’origine, la plombe, la dessert.

En contexte chrétien, la phrase selon laquelle « tout pouvoir vient de Dieu » a pu être utilisée de façon déséquilibrée. Ce qu’elle dit est vrai : l’origine de tout pouvoir se prend en Dieu. Il est le roi tout-puissant auquel toutes les sortes de royauté ressemblent, comme par reflet ; de plus, dans certains cas, lui-même confère une autorité, il en est la cause, comme dans le pouvoir spirituel d’un évêque. Mais ce que la phrase « tout pouvoir vient de Dieu » ne rend pas, c’est la manière, la densité des intermédiaires, la façon d’incarner la légitimité.

Bien entendu, la différence se niche là. Ce n’est pas parce qu’un PDG a été élu par un conseil d’administration et même, par hypothèse, confirmé par un ministre de tutelle ou le groupe international dont sa société dépend, qu’il est un bon patron. Il est légitime mais est-il la bonne personne, au bon endroit, au bon moment ? Ses actions confirment ou infirment le crédit initial. Toutes les situations sont possibles. Il faut donc oser articuler l’origine de l’autorité et sa manière de s’exercer, les deux ensemble.

Pourquoi parler des intermédiaires de l’autorité ? Parce que c’est ainsi que Dieu gouverne en sa Providence, pour toutes les situations, et c’est cela qu’il nous revient de contempler et de prendre en compte.

D’abord, avec le Christ, Dieu lui-même s’incarne en Jésus, il institue un intermédiaire. Il fait passer ainsi toutes les choses célestes par les actions d’un homme. C’est Jésus qui enseigne, avec sa voix et ses gestes, car c’est ainsi que nous pouvons l’entendre.

Ensuite, avec l’Église qui poursuit l’œuvre du Christ. Oui, l’Église exerce au nom de Dieu une autorité. Autorité reçue, confiée, mais autorité. Les multiples intermédiaires de la grâce sont nécessaires, et les hommes qui en sont les canaux sont aussi légitimes que faillibles.

Enfin, avec chacun de nous, un pouvoir s’exerce dans son domaine d’autorité : famille, profession, amis, apostolat. Tout pouvoir vient de Dieu mais il prend la figure d’un être humain, la nôtre, pour le meilleur et pour le pire. En nous voyant nous, c’est l’envoyeur lui-même qui risque d’être jugé.

Ce retour de légitimité explique la crise actuelle de toute autorité : en surface, les instruments sont défaillants. C’est la vérité, c’est aussi un prétexte. En profondeur, l’autorité humaine elle-même renvoie à celle de Dieu. La question est de savoir si l’on veut de Dieu, ou bien si on préfère l’expulser.

Quoi qu’il en soit, Dieu a voulu ne pas gouverner seul, mais nous faire agir. Sans pour autant nous faire agir seuls nous-mêmes, tout au contraire. Nous ne sommes pas trop de plusieurs à la fois pour atteindre, ne fût-ce qu’un peu, à la simplicité du gouvernement divin. Quiconque se croit le seul ou le meilleur est près de tomber.

Saint Augustin dit que Dieu, qui nous a créés sans nous, ne veut pas nous sauver sans nous. Imitons-le.

Frère Thierry-Dominique Humbrecht

Frère Thierry-Dominique Humbrecht