Le Christ serait-il grossophobe ?

par | 24 août 2025

Le Christ serait-il grossophobe ? Oui, vous avez bien entendu : le Christ serait-il grossophobe ? Aurait-il un problème avec les personnes à la forte corpulence ? C’est qu’en effet pour entrer dans le Royaume des cieux : la porte est étroite. Or à quoi peut donc servir une porte étroite, si ce n’est précisément pour ne faire entrer que les personnes suffisamment minces pour s’y faufiler ? Le Christ ne dit pas que la porte est basse, obligeant chacun à y entrer tête baissée, comme pour signifier que n’entrent dans le Royaume des Cieux que les petits ou les humbles. Il ne dit pas non plus que la porte est surélevée, à la manière de certains temples asiatiques, qui ont une marche haute sur le seuil pour éviter d’y entrer comme dans un moulin. Non ! La porte est étroite. Et donc faut-il en conclure qu’il n’y a au ciel que des personnes à la taille fine ? Rassurez-vous, ce n’est probablement pas le cas ! A commencer par notre bon saint Thomas d’Aquin, dont la légende dit que son bureau était découpé en arc de cercle, probablement parce qu’il était légèrement ventripotent. Alors comment comprendre cette porte étroite ?

Arrêtons-nous pour commencer sur cette question qui est posée au Christ : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » (Lc 13, 23). La question est loin d’être absurde.

D’abord parce que, elle montre que celui qui la pose à un sens très vif, de la difficulté, voire de l’impossibilité, pour un homme d’être sauvé. Qui, en effet, aura la prétention de pouvoir se présenter devant le Seigneur, comme juste. Exempt de tout péché. « Même le juste pèche 7 fois par jour » (Pr 24, 16) nous dit le Livre des Proverbes. Et saint Paul ajoute dans l’épître aux Romains : « Il n’est pas de juste, pas un seul » (Rm 3, 10). Oui, à ne regarder que sa propre justice, que sa propre sainteté, il est à craindre que le festin annoncé au Ciel ne soit en réalité qu’un dîner ultra select.
La question est donc loin d’être absurde. Et elle trahi également : une angoisse. Une angoisse, pour le moins légitime. « S’il y’a peu de monde qui soient sauvés », le serai-je, moi ? Et mes proches ? Et mes enfants ? … Chers amis, regardez autour de vous. A votre gauche et à votre droite. « S’il y a peu de gens qui soient sauvés », très concrètement, il est fort à parier que ceux que vous voyez ont de fortes chances de rôtir en enfer. Et n’allez pas vous dire : « tout de même le frère exagère, il fait dans le psycho-dramatique. On va à la messe, on écoute la parole de Dieu, et on essaie de ne pas trop dormir pendant l’homélie ». Le Christ lui-même devance ce faux réconfort en nous partageant l’étonnement des réprouvés : « Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places » (Lc 13, 26). Autrement dit : « Nous avons mangé et bu à ta table Seigneur, nous avons reçu ton corps et ton sang comme nourriture et boisson, nous avons écouté ta Parole dans nos églises »… C’est vertigineux !
Alors évidemment, certains pourraient préférer être bercés aux belles promesses de Michel Polnareff : on ira tous au Paradis… Pour ma part j’accorde plus de crédit à la remarque de la mère Marie de l’Incarnation dans le Dialogue des Carmélites : « il n’y a que de sortes de personnes pour mourir tout à fait paisiblement : les très saintes et les médiocres ». Ne soyons pas de ces dernières, qui prennent leurs rêves pour des réalités et dont le réveil sera douloureux. « Là, il y aura des pleurs et des grincements de dent » (Lc 13, 28).

Donc non, la question « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » est loin d’être absurde… Pourtant, le Christ choisi de ne pas y répondre. Il aurait pu. Il ne le fait pas. Comme s’il voulait attirer notre attention, notre préoccupation, sur autre chose. « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » (Lc 13, 24). En mettant l’accent sur les moyens plutôt que le résultat, c’est en réalité, à un changement d’attitude spirituelle auquel le Christ nous appelle ici.
Il ne veut pas que nous soyons de ces self made man qui croient pouvoir obtenir le Ciel à la force de leurs petits bras musclés. Nous serions vite désillusionnés. L’objectif est beaucoup trop haut pour nous.
Il ne veut pas non plus, qu’à l’inverse nous comptions parmi les désespérés. Ceux qui face à un bien absent trop ardu, baissent les bras en se disant à quoi bon…
Mais il ne veut pas non plus, cette attitude plus subtile, qui consisterait à dire : je fais de mon mieux et puis on verra bien. Si ça ne passe pas, au moins je n’aurai rien à regretter. Au fond, le pendant appliqué à nos actes du pari de Pascal.
Vous aurez remarqué que ces trois attitudes spirituelles ont en commun de nous mettre, nous et nos petits efforts au centre de l’attention. Ici le Christ nous appelle à autre chose. Et saint Paul dans la 1e Epître à Timothée, l’exprime parfaitement : « si nous peinons et si nous luttons, c’est parce que nous avons mis notre espoir dans le Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes » (1Tm 4, 10). Voila la juste attitude. Avoir le regard fixé sur Dieu, fort de cette espérance chrétienne qui vient du Lui, et par laquelle nous savons : (1) que Dieu veut nous sauver, chacun d’entre nous, (2) qu’à Dieu rien est impossible. Oui le salut est à portée de main, aussi n’y a-t-il pas d’angoisse à avoir, mais une ardeur à courir vers ce salut.
Et celui qui court vers un but, ne s’encombre pas de milles choses qui viendraient ralentir sa course. Celui qui s’engage dans l’ascension d’une haute montagne ne se charge pas d’un paquet de choses inutiles qui viendraient alourdir son sac.

Chers frères et sœurs, réjouissons-nous de savoir que les portes du ciel nous ont été ouvertes par la Passion, la Mort et la Résurrection de Notre Seigneur Jésus Christ. Réjouissons-nous, car nous chacun d’entre nous est attendu là-haut. Mettons-nous donc prestement en chemin, dégraissons-nous de tout ce superflu qui nous empêche d’avancer et alors nous entrerons par cette porte étroite qui n’est autre que le Christ lui-même.

fr. Jourdain-Marie Le Pargneux, op

Fr. Jourdain-Marie Le Pargneux