L’étoile des Mages
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L’Épiphanie, fête heureuse, fête de la manifestation, oui, mais de quoi ?
Manifester, c’est montrer à qui veut voir, avec un surcroît de clarté, un éclat. Aujourd’hui, le nouveau-né se montre, mais à qui, et que montre-t-il ?
Considérons les mages. Ils ne nous aident qu’à moitié. Qui sont-ils eux-mêmes, mages ou bien rois ? On ne sait pas très bien. Ils viennent du fin fond de l’Orient, et peut-être même pas du même fond, s’il est vrai, comme le suggèrent nos personnages de crèche, que leurs visages n’ont pas la même couleur, ni leurs costumes, le même style. Mais les voici, ils arrivent, peut-être sans avoir appris que le texte d’Isaïe les avait annoncés.
Ils viennent des confins de la sagesse humaine, peut-être aussi des puissances politiques, roitelets dans leurs pays. Tels quels, au moins ont-ils scruté des astres. Ils voient l’étoile, ils partent et la suivent. Cheminant ensemble ou bien chacun de son côté, les voici mus par un seul but : adorer le roi qui vient de naître. Nous en savons le détail.
Comment comprendre la visite des Mages, après celle des bergers? Une lecture platement sociale nous apprend que, après les pauvres, les bergers et leurs moutons, voici les riches en grand arroi. Les pauvres sont servis en premier, et les riches, en second. Les pauvres vivaient tout près de Dieu, alors que les riches doivent franchir des distances plus grandes.
Peut-être, mais il y a plus profond. Est-ce parce que les Mages résument la sagesse des peuples, l’attente par toute l’humanité de la venue d’un Dieu ? Oui et non.
Non, parce que ce n’est pas leur sagesse qui leur apprend la venue du Sauveur. Leur sagesse leur permet de regarder les étoiles et d’en comprendre la signification, mais elle n’est qu’une longue-vue, elle voit ce qui se passe, elle ne prévoit rien. Il faut au contraire qu’une étoile nouvelle se lève pour les pousser au voyage. Cette étoile est une initiative divine, pas une volonté humaine. Les Mages obéissent à l’étoile, c’est elle qui les renseigne. Les peuples n’attendaient aucun salut : de l’homme ne vient que l’homme.
En revanche, Israël attendait son Sauveur, car Dieu le lui avait appris, par les prophètes, par la révélation, par la foi. La foi seule prépare à la foi. Préparation longue pour les bergers, courte pour les Mages, mais seul Dieu décide de se révéler, de créer une alliance, de s’incarner. La foi suscite le désir, elle n’en résulte pas. Comme le dit saint Paul : « Par révélation, [Dieu] m’a fait connaître le mystère du Christ ».
Comme l’écrira plus tard saint Thomas, à propos de cette cohorte de sages qui cherchaient Dieu avec leur raison, «même si ceux-là se trompaient très peu dans leur connaissance de Dieu, on peut dire qu’ils l’ignoraient totalement » (Commentaire sur l’Évangile
de saint Jean, n°2265). En effet, ils ne pouvaient pas savoir que Dieu est le Père du Fils unique. C’est pourtant l’essentiel. Ils étaient donc des ignorants.
Pourquoi les Mages sont-ils donc venus ? Parce que Dieu leur a donné un premier rayon de la foi elle-même. Ils ont vu l’étoile, ils ont vu le Dieu. Pour autant, ont-ils tout compris ?
Leurs cadeaux semblent l’attester, avec autant de déférence que de vérité : l’or est offert au roi, l’encens fume devant le Dieu, et la myrrhe annonce un destin tragique.
La vie de Jésus semble tracée : l’homme-Dieu est le vrai roi d’Israël, il sauve son peuple par sa mort. Jolis cadeaux pour un bébé !
Les Mages savent-ils ce qu’ils offrent ? Sans doute que non. Si Marie elle-même a dû apprendre petit à petit la mission de son Fils, et la méditer dans son cœur, combien plus les Mages. Leurs cadeaux manifestent qui est l’enfant, mais encore de façon voilée : les cadeaux dépassent les donateurs.
En revanche, ce que l’épisode des Mages peint avec férocité, c’est la jalousie d’Hérode et sa duplicité. Il a déjà ordonné un carnage d’enfants, sans résultat.
Les rois terrestres n’aiment pas la concurrence de Dieu. Ils n’aiment pas être surplombés, or Dieu échappe à leur pouvoir. Au mieux aiment-ils les dieux, ou même l’unique Dieu, s’il est recadré par la loi civile, avec un pacte mutuel de services rendus.
Au contraire, la liberté du chrétien en regard des rois se paie cher. Les rois peuvent aller jusqu’au meurtre pour que rien ne leur résiste. Ils assassinent les personnes, ou étouffent l’annonce de l’Évangile. Les rois ne supportent qu’un Dieu domestique, dans les deux sens du terme domestique : à la fois serviteur de l’État, et réduit à la sphère privée.
Justement, revenons à la manifestation de l’Épiphanie, qui déborde de toutes parts la sphère privée, l’ordre politique, la religion raisonnable.
La Préface de la messe dit : « Aujourd’hui, tu as dévoilé dans le Christ le mystère de notre salut pour que tous les peuples en soient illuminés ». Les Mages sont les peuples, qui commencent à être illuminés. En voilà trois d’engrangés ; mais les autres ?
Nous en revenons au spectacle de la crèche : que voient-ils, ces Mages, et que voyons- nous nous-mêmes ? Nous voyons un bébé dans la paille, rien de plus. C’est la foi qui fait voir le Dieu, aux Mages comme à nous. Si un mécréant entre dans cette église, que voit-il ? Une crèche, de merveilleux personnages, et il dit : « Ils sont beaux. Ils sont bien peints. Mon préféré, c’est le chameau, on dirait ma femme ». Mais rien de plus, s’il n’a pas la foi ; et, s’il refuse la foi, il trouvera ces personnages puérils, à la hauteur de la religion dont ils se réclament. Il sortira en ricanant.
La manifestation du Christ passe donc par la foi, elle suppose que l’Incarnation soit prêchée partout, et partout vécue. C’est le Christ lui-même, désormais, qui s’offre en nourriture (comme le dit la prière sur les offrandes), réalité et non plus figure. Pour faire comprendre que le bébé de plâtre peint est Dieu devenu un homme de chair et d’os, et surtout pain de vie pour le salut, il en faudra, des Mages, et même un peu magiciens !
fr. Thierry-Dominique Humbrecht
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