L’humilité, la vertu des grands
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À voir les choses de manière superficielle, on pourrait croire que Jésus aujourd’hui, telle Nadine de Rothschild, nous enseigne l’art des bonnes manières, ou l’art de bien se placer à table selon l’étiquette en vigueur dans le Royaume des Cieux. Il y a des choses qui se font, et d’autres qu’il est inconvenant d’adopter… En réalité, il ne faut pas s’y méprendre, le Christ ne nous enseigne pas l’art de jouer au pauvre ou de se donner un style humble. Au fond, on le sait bien, la pauvreté n’est exalté que par les riches ; et certaines dernières places sont en fait très chic et très courues. Jésus, donc, ne joue pas sur ce terrain-là. Il n’en va pas aujourd’hui d’une affaire de placement de table, ou de concours pour savoir qui sera le plus humble. En définitive, ce dont Jésus parle, c’est peut-être d’abord de lui-même, lui qui a donné le premier exemple de l’humilité évangélique. Songez à l’hymne aux Philippiens : « ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus, qui ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. » Ou comme s’exclame l’abbé Huvelin à Charles de Foucauld, « Notre-Seigneur a tellement pris la dernière place que jamais personne n’a pu lui ravir. » Ainsi, peut- être aurions-nous honte d’imiter un homme humble, imitons du moins un Dieu humble (cf. S. Aug., Tr 25 sur Jn 16), qui prit place aux côtés des pécheurs.
D’ailleurs, à y regarder de près, il en va d’abord d’une certaine lucidité, car force est de constater que la connaissance de nous-mêmes nous met à genoux. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » L’humilité, c’est la vérité. Et pour l’avoir méconnue, l’amour désordonné de sa propre excellence conduisit le premier des anges à connaître le sort de la grenouille de la fable : « La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva. » L’orgueilleux se méprend sur son propre compte. Reconnaissons-le, nous devons tout à Dieu, et chacun possède en lui-même de quoi confectionner un grand pécheur ; il n’y a pas un vice que nous ne soyons pas capables de commettre. Entre moi et l’abîme de tous les désordres, il n’y a que la grâce de Dieu qui m’empêche de tomber. En ce sens, on comprend pourquoi l’humilité est bien le commencement de la sagesse, car il s’agit de réguler par la raison — qui donne une juste appréciation de nos limites et de la grandeur de Dieu — nos désirs et nos affections spontanées, pouvant aisément nous conduire sur la pente de l’orgueil. Qu’on se le dise : au ciel il y a tous les péchés sauf l’orgueil ; et en enfer toutes les vertus sauf l’humilité. À la réception que Dieu donne, il invite les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles ; nous en somme, qui n’avons rien à lui donner en retour. Le propos est radical. L’humilité chrétienne est donc avant tout une posture fondamentale, un art de vivre qui règle quotidiennement notre rapport en face de Dieu.
Cela dit, le retournement évangélique que Jésus manifeste aujourd’hui ne doit pas se confondre avec une contrefaçon répandue qu’il est loisible de railler. Il faut certes rester à sa place devant notre Créateur et Rédempteur, mais en même temps, il y a de quoi être gêné par une certaine rhétorique de la petitesse, qui à bien des égards n’est pas chrétienne ; du Ste Thérèse de Lisieux dégriffé et caricaturé. En effet, l’humilité est la vertu des grands. « Qui s’abaisse sera élevé. » avons-nous entendu. Bien souvent, cependant, ce qu’on présente comme tel est en fait le cache-sexe de notre pusillanimité, autrement dit de notre petitesse d’âme, de notre manque d’ambition, de nos abandons quotidiens, qui font qu’on s’éloigne des grandes choses et de notre vocation. L’humilité chrétienne, quant à elle, dans la mesure même où elle repose sur la reconnaisse du don de Dieu, peut être source de magnanimité, d’une grandeur d’âme, qui s’appuie sur l’assurance dans l’absolue fidélité de Dieu. Comme l’écrivait François de Sales, « À mesure que l’homme humble s’estime chétif, il devient plus hardi parce qu’il a toute sa confiance en Dieu ». D’une certaine manière, la pusillanimité n’est donc pas sans lien avec l’orgueil, du fait qu’elle s’appuie excessivement sur son propre sentiment et ses seules forces. Au fond, est sans doute plus ambitieux celui qui veut escalader l’Everest — en reconnaissant humblement la rudesse du chemin, les limites de sa condition physique et l’importance d’un bon équipement — que celui qui renonce, eut égard à la disproportion entre ses seules capacités et la difficulté de l’entreprise.
Le mystère de l’humilité ne se comprend ainsi que dans la mesure où nous parvenons à entrer dans cette logique particulière, qui est celle de l’invitation au festin des noces de l’agneau, dans la Jérusalem céleste, la ville du Dieu vivant (Car malgré tout, il y a bien ici une affaire de repas). Et ce n’est pas rien… Toutefois, le secret déroutant que Jésus livre aux invités de la noce, c’est de se placer à la dernière place, autrement dit, on l’a lu, à la place de celui qui sait que le Maître de la Noce ne l’oublie pas. Prendre la dernière place, vivre humblement, c’est en fait se situer devant le regard de Dieu. Regard posé sur nous, et qui élève jusqu’à lui. « Mon ami, avance plus haut. » Bien sûr, notre viel Adam intérieur se cabre, et se méfie du regard de Dieu ; il préfère se cacher et se coudre des pagnes pour oublier sa radicale nudité. Toutefois, nous le croyons, cette voie étroite — qui requiert la conversion permanente de nos manières habituelles — est un chemin de vie. « Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient aussi davantage homme. » (GS 41) : l’humilité qu’il propose — vivre sous son regard — n’est pas une dénaturation ; bien au contraire.
Que le Christ, notre Maître intérieur — Lui qui était trop grand pour être orgueilleux — nous enseigne la voie de l’humilité véritable ; ainsi, nous marcherons aux côtés de notre Dieu, jusqu’au jour où nous prendrons place, les mains vides, au festin qu’il a préparé pour nous. Amen.
fr. Corentin Pezet, op
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